Ça va bien, Kathleen – Une analyse littéraire

Littéraire Déchu vous présente aujourd’hui une analyse littéraire de l’hymne « Ça va bien », composée par l’aède Kathleen. Nous nous excusons à toutes les mamans qui ont dû jeter des bas collants suite à l’écoute du vidéoclip par leur progéniture et à tous les papas qui ont dû payer une teinture blonde à leur fille de 12 ans en 1993.

Ça va bien, l’analyse littéraire résumée en une phrase

« Une hymne tragique à propos de suicide, d’itinérance et de la désinstitutionnalisation au Québec dans les années 1990. »

L’eau a tant passé sous le pont
Que de son lit
Une autre page s’est tournée
Enfin je sors d’une prison
Qui me gardait
Bien enfermée dans le passé

L’hymne « Ça va bien » de Kathleen a été publiée en 1993 chez l’éditeur « SONY MUSIQUE ». L’hymne commence par les réflexions mélancoliques d’un narrateur qui regarde l’eau d’un ruisseau ou d’un fleuve, le poème n’est pas tout à fait clair quant à la terminologie préciser à employer en la matière du cours d’eau dont il est question, nous pourrions également avoir à faire à une rivière ou à un ruisselet, cependant nous pouvons assurer qu’il ne s’agit pas d’une rigole puisque personne ne fait de pont au-dessus d’une rigole. Nous avons contacté un expert en la matière de cours d’eau, mais n’avons pas eu de retour d’appel: Roy, si tu lis ceci, appelle-nous. 

Nous sommes donc en présence d’un narrateur qui regarde l’eau s’écouler de sous un pont, où est situé son lit, ce qui nous indique très clairement que celui-ci est pauvre, possiblement un itinérant ou un troll. La deuxième partie de la strophe jette un éclairage sombre sur les méditations de ce narrateur, qui est en fait un ex-prisonnier qui sort à peine de de cet endroit qui le gardait bien « enfermé dans le passé ». Sa situation comme locataire d’un « dessour » de pont nous indique que sa réinsertion sociale ne s’est pas exactement bien déroulée. Les mots « Une autre page s’est tournée » ne fait pas référence à un livre dont on tourne les pages, c’est plutôt une métaphore. Aucune page n’est littéralement tournée. On parle plutôt d’un pan de la vie du narrateur-prisonnier-troll.

Dans ma tête résonnent les sons
D’une mélodie
Que j’avais presque oubliée
Tout se met au diapason
D’une simple note
Qui me donne envie de chanter

Alors que la première strophe illustrait le contexte de l’hymne-poème « Ça va bien » en établissant le narrateur et protagoniste de la prose comme étant un ex-prisonnier ou un troll qui pleure sous un pont, la deuxième strophe nous donne un aperçu troublant de ce qui se déroule véritablement dans la tête de celui-ci. Alors que le champ lexical composé de mot comme « sons, résonnent, mélodie, diapason, note et chanter » pourraient nous faire croire que le narrateur est un musicien, l’analyse poussée de la première strophe faite précédemment nous laisse plutôt croire que nous avons ici à ce que le manuel DSM V appellerait un trouble schizoïde paranoïaque dont certains des symptômes sont reliés à l’impression d’entendre des voix ou même, dans des cas plus rares, des mélodies, des berceuses chantées par maman pour vous rassurer, et si le narrateur est investi par le désir de chanter, c’est simplement pour se consoler, un peu comme maman le faisait quand le narrateur tombait en s’écorchant le genou, ou lorsque papa le frappait trop fort sur les fesses parce qu’il avait renversé la jarre à biscuit. 

Devant la révélation de cet état d’esprit perturbé du narrateur, nous ne pouvons en conclure qu’une seule chose: la prison à laquelle dont on fait allusion lors de la première strophe n’est pas une prison comme telle, mais bien un institut psychiatrique, et le narrateur, non pas un prisonnier, mais un patient victime de la désinstitutionnalisation des années 1990 qui, de retour à la rue, ne trouve d’autre moyen pour sauver son âme (intertextualité qui renvoie à Luc De Larochellière) que de ce bercer doucement en se murmurant des comptines. 

Je sens que tous les chemins
Me mènent où ça va bien

Ça va bien
Même quand il pleut
Le soleil me tend la main
Ça va bien
Ça va si bien
Comme la vie me donne faim
Ça va bien

Comptine d’une infinie tristesse s’il en est une, et l’auteure du poème révèle ici tout le drame du narrateur en lui faisant opposer deux champs lexicaux: l’un qui relève de la comptine qui doit lui donner espoir, qui doit le pousser à essayer de continuer de vivre (ça va bien, soleil, tend la main, ça va si bien); l’autre qui reflète plutôt sa réalité (pleuvoir, faim).

536019287_d5eeafcd5b_o

Comme si j’avais trouvé le chaînon
Qui me manquait
Pour aller plus loin et plus haut
Je ne me pose plus de questions
Je me laisse aller
Au courant qui mène mon radeau

La patience me donne sa rançon
Elle m’applaudit
D’une récompense bien méritée
Qui est faite de sa vision
Qui me prédit
Un monde entier à ma portée

De retour à la triste réalité du narrateur-désinstitutionnalisé-itinérant-troll -sous-un-pont, celui-ci semble, après un moment, avoir un éclair de génie et décide de se construire un radeau pour quitter son dessous de pont. La quatrième strophe nous donner pourtant quelques indices qu’il y a anguille sous roche derrière cette idée, ce « chaînon » manquant qui pourrait délivrer le narrateur. 

Et c’est là, en plein milieu de la cinquième strophe, BAM! comme ça, comme une tonne de briques, que ça nous frappe: toute la chanson et sa métaphore filée de cours d’eau, de radeaux et de prison n’est qu’une métaphore à propos… du suicide! Cette prison référée en début de poème n’est autre que la vie, qui n’a plus rien à offrir au narrateur. Le pont, lui, fait clairement référence au tunnel auquel on attribue souvent une lumière brillante, au bout, lors de la mort, c’est un passage. Le passage de la vie à la mort. La page qui se tourne prend tout son sens, on tourne la page sur cette  vie terrestre. Lorsque le narrateur affirme pouvoir aller « Plus haut et plus loin » grâce à son radeau, nous sommes en mesure de nous demander comment, puisque les radeaux voguent à l’horizontal et, plus souvent qu’autrement, ils coulent; et lorsqu’il affirme ne plus se poser de questions, le narrateur veut-il par là affirmer qu’il s’en remet à son destin? Mais quel destin? Pourquoi se « laisse-t-il aller »? Se laisser aller à quoi ? La récompense, c’est la mort, et toute cette eau qui hante la chanson, toutes ces références aqueuses pointent vers un suicide par noyade, à bord d’un radeau de de la dernière chance. La seule note d’espoir se trouve à la fin du poème, dans un vers où le narrateur s’en remet à la foi chrétienne et à l’espoir de résurrection. La chanson se termine avec un retour au refrain, cette tragique comptine, ça va bien, que nous imaginons le narrateur se répéter, frénétiquement, puis, doucement, calmement, alors que les eaux du fleuve Saint-Laurent (ah, oui, Roy nous a rappelé) l’avalent pour ne plus jamais le recracher. L’aède Kathleen frappe encore une fois avec cet hymne tragique qui rappelle la valeur de la vie tout en mettant en garde la société Québécoise contre les dangers de la désinstitutionnalisation…

REFRAIN

Seigneur, Kevin Parent – Une analyse littéraire

Dans le cadre de ses analyses littéraires, Littéraire Déchu s’attarde au poème Seigneur, de Kevin Parent. Nous nous excusons à la Gaspésie et aux fans de Café de Flore. 

SEIGNEUR, KEVIN PARENT, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Une réécriture personnelle d’un mythe grec tragique par l’enfant terrible de la Gaspésie… »

Seigneur Seigneur qu’est-cé qu’tu veux que j’te dise?
Y a plus rien à faire j’suis viré à l’envers
J’aimerais m’enfuir mais ma jambe est prise

Le poème « Seigneur », du poète québécois « Kevin Parent » commence tout d’abord avec une adresse directe: le narrateur, en effet, confis son désarroi à un confident qu’il appelle tout simplement Seigneur – à quel type de seigneur-t-il? La question demeure cependant vague. LE seigneur, comme dans Dieu? Ou bien peut-être le narrateur est-il un serf qui s’adresse à celui qui détient sa terre, son seigneur féodal? L’utilisation de la deuxième personne du singulier dénote une certaine familiarité, une promiscuité, peut-être, qui nous fait croire que le Seigneur en question ne peut pas être divin, puisqu’on ne s’adresserait pas au Père de Jisus de cette façon. Les deux vers suivants nous laissent croire que le narrateur-promiscuité a la jambe prise sous quelque chose de lourd, l’empêchant de s’enfuir suite à une guerre, un affrontement entre son Seigneur et un Seigneur ennemi – il nous donne d’ailleurs la clé d’interprétation: « Y’a plus rien à faire j’suis viré à l’envers. », nous imaginons donc le narrateur-serf-promiscuité-combattant pendu par la jambe à un arbre, la face dans le vide. 

marseille-tarot-pendu

Kevin Parent, amateur de tarot? 

Seigneur Seigneur qu’est-cé qu’tu veux que j’te dise?
Son indifférence m’arrache la panse
Pis j’pense plus rien qu’à mourir

Emploi de la répétition du premier vers de la première strophe pour mettre l’accent sur le désarroi certain du narrateur – le temps n’est plus à la parole, mais bien aux actions. Quelle est cette indifférence qui tracasse tant le narrateur jusqu’à lui faire penser à la mort? Dans la situation qu’il occupe, nous pouvons être porté à croire que c’est là le dernier discours d’un homme condamné à mort qui implore justement de son Seigneur féodal ainsi que du bourreau qui l’accompagne une mort rapide, imminente, une mort méritée? Il aimerait s’enfuir de cette grande faucheuse qui l’attend (trop tôt?), mais devant l’hésitation de son Seigneur féodal, le narrateur-serf-promiscuité-combattant-condamné à mort donne son assentiment: qu’on le tue, pour en finir!

Mon rôle dans la vie n’est pas encore défini
Pourtant je m’efforce pour qu’il soit accompli
Je le sais faut tout que je recommence
Mais Seigneur j’ai pas envie

Seigneur Seigneur je l’sais tu m’l’avais dit
Respecte ton prochain réfléchis à demain
Car la patience t’apportera de belles récompenses

Le premier vers nous interpelle comme une gifle au visage lors de l’amour: mais quel pourrait être ce rôle dont parle le narrateur, puisque celui-ci s’apprête à mourir? Comment pourrait-il accomplir ce rôle en mourant? Y aurait-il anguille sous roche? Quel est cette tâche qui doit être recommencée par le narrateur? Le champ lexical composé de mots comme « rôle, défini, accompli, efforce, patience, récompense » renvoie plus ou moins à la notion de devoir, ou du moins de travail. Nous sommes donc en droit de croire que le narrateur-serf-combattant-condamné est également en mission, mais une mission qui nécessite sa mort? Une mission dont il n’a pas envie? (à sa défense, nous préférons également ne pas avoir à mourir par devoir, nous sommes littéraires, pas des soldats.) De par le lien avec le devoir, nous pouvons supposer que la « récompense » promise pourrait prendre la forme d’une petite étampe sur le coin supérieur droit du dit devoir. 

Travaille avec entrain pour soulager la faim
De la femme qui t’aime elle en a de besoin
Elle a besoin d’un homme fidèle qui sait en prendre soin

Dès la première strophe du vers précédent, le narrateur cède sa parole au Seigneur qui donne son titre au poème, c’est un discours direct durant lequel le Seigneur en question donne ses conseils au serf pendu par un pied, ce qui nous semble être crissement contre productif, mais nous ne sommes pas poète, mais bien humble littéraire déchu. Ce discours direct, donc, nous envoie pour la première fois du poème sur la piste d’une femme. La mission de narrateur protagoniste pourrait-elle être reliée à cette femme qui en a besoin?

Lucifer Lucifer t’as profité d’ma faiblesse
Pour m’faire visiter l’enfer
Mais je t’en veux pas c’est moi
Qu’a pensé que j’pourrais être chum avec toi
Mais j’m’ai ben faite avoir mon chien de Lucifer

Nous y voilà! Le narrateur reprend le contrôle de son discours pour s’adresser à celui qui l’intéresse depuis le début – LUCIFER. Le démon, le diable, le Malin, Belzébuth! Voilà. Un diable avec qui il s’est apparemment acoquiné, puisque ce dernier lui aurait fait visiter son royaume qui est celui des enfers. Nous imaginons le poète-serf-condamné-en mission se faire ami avec Lucifer en lui jouant de la musique, possiblement, tel un troubadour voulant séduire son public – pourtant, le dernier vers nous laisse croire que cette association ne se termine pas bien pour notre narrateur (tout en nous confirmant qu’il ne sait pas VRAIMENT parler français).

Et c’est là que tout le poème prend sa force, que se révèle la mission, le but, toute l’essence de cette poésie gaspésienne! Oui! Tous les éléments sont en place: qui est cet homme qui s’acoquine de Lucifer, visite les enfers, lui joue de la musique, tout ça pour une mission, motivée par la mystérieuse femme évoquée dans la strophe précédente? Oui! Le narrateur n’est nulle autre qu’Orphée, ce musicien à la lyre magique, fils d’un roi et d’une Muse, qui part à la recherche de sa femme, la Dryade Eurydice, prisonnière des enfers suite à la morsure d’un serpent. Non pas condamné à mort, l’Orphée-serf-narrateur-combattant-promiscuité-jmaibenfaiteavoir a commis le suicide sous la supervision de son Seigneur pour aller rejoindre sa douce, mais comme la légende nous le raconte, il se retourna alors qu’il ne le devait pas et Eurydice disparut à jamais. Hadès-Lucifer-Belzébuth sort gagnant de ce duel contre le protagoniste qui rentre bredouille de son voyage, tel un Dante malheureux. 

eurydice-threshold

FALLAIT PAS QUE TU TE RETOURNES, ORPHÉE, CALISSE!

Le sexe l’alcool les bars et la drogue
C’est le genre d’illusion que j’consomme
Si on est ce que l’on mange Seigneur
Tu sais ben que trop que j’serai jamais un ange

Flashforward dans un futur triste où le narrateur Orphée, seul avec sa défaite, se lance dans une course effrénée vers la déchéance (alcool, bars, drogue, illusions, consommer) – retour à l’adresse directe, aussi, au Seigneur du début du poème, figure paternelle bienveillante devant le désespoir de son serf déchu.

Mais j’veux changer de branche
Filtrer mon passé pis sortir mes vidanges
J’aimerais prendre le temps de faire la paix avec quelques souffrances
Oui j’aimerais prendre le temps de faire la paix avec quelques souffrances

La dernière strophe nous ramène à des thématiques explorées dans la seconde et la troisième – changement, besoin de recommencer (les figures de style métaphorique: « changer de branche », « sortir mes vidanges » renvoient toutes à ce besoin de faire tabula rasa pour recommencer à neuf). Mais ce retour nous fait peut-être croire que la structure du poème en étant une de « Présent/Passé/Présent » et que ce retour à un présent d’amertume n’est en fait qu’un retour à la scène de pendaison initiale. Faire la paix avec quelques souffrances devenant ainsi un euphémisme de la mort – le narrateur-orphée-cerf-joueur de cithare-pote du diable regarde avec tristesse l’échec qu’a été sa vie, et, plutôt que d’implorer pour la sauvegarde de celle-ci, voit la mort au bout de la corde comme l’occasion de ne plus vivre dans un monde où son échec le tenaille et le tenaillera jusqu’à la fin des temps, pour plutôt retourner en enfer rejoindre sa douce Eurydice, pour vivre avec elle un amour éternel et/ou être tourné sur une broche à température élevée. Tout dépend de votre conception de l’enfer.

La Chicane, Calvaire – une analyse littéraire

Aujourd’hui, Littéraire Déchu s’attaque à l’analyse littéraire d’un classique du karaoké, du répertoire Québécois et des peines d’amour: c’est Calvaire, de La Chicane, qui passe sous notre bistouri. On s’excuse aux hommes qui portent encore la queue de cheval.

CALVAIRE, LA CHICANE, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Un réparateur de machine à café saoul se prend pour Jésus. »

Encore une autre nuit amère
À’ m chercher quelque chose a faire
Ça m’ prend pas moins pour me rappeler
Qu’ hier au soir j’ me suis saoulé

Tout d’abord, structurellement, attardons-nous aux premières rimes en « air », qui, couplé au sentiment d’enfermement qui se dégage de l’oeuvre « Calvaire » dans son ensemble, peut donner l’impression au lecteur que le protagoniste a, justement, besoin d’air, et ce dès le début du poème. La première rime, « amère », renvoie également à la bière qu’a consommé le narrateur pour se saouler lors de la soirée précédente. Il est plausible de croire que celui-ci passe ses nuits à manger et boire des aliments amers, tels la bière, les endives et autres aliments amers. Nous ne connaissons malheureusement pas d’autres aliments amers. Internet nous dit que les concombres le sont. Nous sommes en fort désaccord. 

C’ T’ après midi quand j’ me suis levé
Assis devant à machine à café
Entrain de m’ réveiller le passé
C’ est là j’ ai vu qu’ t’ étais pressée

Premier vers illustrant le chaos qui fait des ravages dans la vie du protagoniste puisque celui-ci se réveille en plein milieu de l’après-midi, comme tous les gens chaotiques comme les assistés sociaux, les itinérants et les travailleurs de nuit. La seconde strophe vient par contre nous éclairer quant à la véritable occupation du protagoniste, qui est en fait réparateur de machine  à café. La strophe précédente prend alors tout son sens: le narrateur-réparateur passe des nuits blanches à tenter de vaincre son défi suprême: une machine à café qui ne veut pas être réparée. Il le fait en mangeant des endives et termine ses soirées dans la déchéance de l’alcool devant le monstre mécanique qui ne veut pas cracher la boisson amère (!), d’où les nuits amères où le narrateur ne peut goûter l’amertume du café, devant se contenter de l’amertume de sa propre vie qui est un échec.

Le vers « En train de m’réveiller le passé » n’a aucun sens. Nous l’attribuons à l’alcool.

J’ ai d’ la misère au calvaire
J’ ai du ressentiment dans l’ sang
C’ est comme la rage dans une cage
R’ tiens moé j’ me dévore le corps

Le calvaire qui donne son titre au poème renvoie bien évidemment au Calvaire, la colline du Golgotha, où le Christ a été crucifié. Le poète y fait référence pour indiquer que pour son narrateur-réparateur de machine à café, ces longues nuit à jouer dans la machinerie sont l’équivalent d’un chemin de croix métaphorique, le poème devenant une métaphore des derniers moments du Christ et la figure du café, la résurrection promise. Le poème est donc une apologie de la caféine comme étant le liquide de vie.  Le manque de café l’enrage littéralement, le force à se cannibaliser, même, devant l’incapacité de résister aux pulsions de mort qui sont habituellement calmées par le café. Tel le Christ percé par le Saint-Longinus qui voit son corps saigner de l’eau, le narrateur constate avec horreur que son sang est devenu du ressentiment. 

J’ ai besoin d’ toé pour me l’ dire
Dans mes erreurs les plus pires
J’ veux pas connaître tes rengaines
J’ veux juste que tu m’ dises que tu m’ aimes

Déclaration solennelle du narrateur: le café est cette source de bonnes décisions, cette source de savoir, de lucidité, de clarté, et dans un dernier espoir, un dernier souffle amer (endives, alcool, etc.), le narrateur se met à genoux devant la machine qui lui dit ses rengaines (i.e: ne pas fonctionner) et lui implore un amour impossible devant le bris mécanique. 

Partie sans m’ faire engueuler
J’ le sais tu m’ avais dis j’ va t’ aider
Ça fait cent fois j’ te l’ ai promis
Asteur tu me r’ garde et pis tu ris

Chu pas comme les hommes de confiance
Mais j’ ai ben le droit de prendre ma chance
Rendu au bout si chu perdu
Ça voudra dire que tu m’ aimes pu

De retour à l’après-midi froid sans café, le narrateur se retrouve devant la foule sans nom, les buveurs de café, tel un choeur grec, qui se masse autour de lui pour lui chanter à la fois son mal de vivre et sa dérive. Deux champs lexicaux s’opposent dans les strophes. Le premier, composé des mots « engueuler », « ris », « perdu », et « m’aimes pu », jumelé à l’emploi du conditionnel dans le second vers nous fait ressentir tout l’échec que doit porter sur ses épaules le protagoniste de l’histoire, alors que le champ lexical composé de « aider, « promis », « confiance », et « chance » ne fait qu’accentuer cet échec en lui accolant également un sentiment de trahison: devant la confiance qui lui avait été accordée, le narrateur-poète-réparateur de machine à café-amateur d’aliments amers ne peut que se sentir perdu, inutile, faible… un peu comme le Christ sur la croix dans un dernier moment de doute avant la résurrection. Le « rendu au bout » mentionné dans le poème fait référence à la vie, et s’il est rendu au bout de sa vie et qu’il est perdu, qu’il ne voit donc pas la lumière, le poète-réparateur-amateur d’amertume-figure christique-homme à la queue de cheval sera donc mort sans qu’il n’y ait rien de l’autre côté – « Ça voudra dire que tu m’aimes pu » renvoyant à Dieu le père et à son amour infini, amour absent, amour manquant, et comme le dit le livre: « Père manquant, fils manqué. »

Et c’est là la force de cette chanson: le lecteur aussi se sent perdu devant le manque de réponse. Le Christ réparateur trouvera-t-il son chemin? Réparera-t-il la machine à café? Retrouvera-t-il tout ce dont il a besoin pour vivre, c’est à dire cette boisson divine/amour divin? Comme le Christ, le lecteur doit faire le choix ou non d’avoir la foi. 

REFRAIN AD VITAM AETERNAM

Les BB, Seul au combat – une analyse llittéraire

Cette semaine, Littéraire Déchu s’attaque à un monstre sacré de la chanson Québécoise avec le groupe « Les BB » et leur succès, « Seul au combat », dont voici l’analyse littéraire. On s’excuse aux fans de Patrick Bourgeois. 

SEUL AU COMBAT, LES BB, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Un géant destructeur de monde cherche à mettre fin à sa propre vie en détruisant l’univers. »

Dans le brouillard bleu
Le soleil est disparu
La terre est froide et vaincue
La terre a les bleus

La première partie du poème est séparée en deux quatrains et un tercet (si certains théoriciens de la poésie vous diront qu’à cause de son manque d’autonomie quant à la rime, le tercet n’est pas vraiment un vers, nous vous inviterons à leur dire de manger un char de marde, eux et leurs idées élitistes) dont les structures ABBA, AAA et AABB dénotent une certaine excentricité de la part du poète qui se joue des mots et des règles comme un enfant à la cours d’école, jouant à la marelle dans l’insouciance du début de l’opération « Tempête du désert », le 17 janvier 1991 (Seul au Combat est lancé en 1991) qui mena à la neutralisation de l’armée Irakienne et à la fin de la guerre du Golfe. Le poète prend alors une position de troubadour dont l’art est de distraire, de faire oublier les pensées sombres qui habitent son public et de lui faire rêver, l’espace d’un instant, à un monde meilleur, tout en glissant de très subtils messages dans leurs chansons, facilement identifiables par les âmes pures et autres fins intellects de leur époque. Les BB prennent donc, et continueront à prendre, pendant toute leur carrière, ce rôle important dans toute société moderne, rivalisant ainsi avec les Astorg VII d’Aurillac (13e siècle) et autres Jaufré Rudel, troubadour aquitain de Langue d’Oc (12e siècle).

Bref.

La première strophe s’ouvre sur une vision apocalyptique de la planète terre, un champ lexical d’inquiétude et de ruine (brouillard, soleil disparu, terre froide et vaincue) qui n’est pas non plus sans rappeler le froid des longs mois d’hiver, ou encore même l’ère de glace ayant succédée au règne des dinosaures. Le dernier vers de la strophe « La terre a les bleus », peut évidemment faire penser à l’expression anglaise « Having the blues », comme dans la populaire chanson grivoise « Câline de blues », mais le mot « bleu », en plus d’être la couleur du froid, de la distance (le ciel bleu étant loin), réfère également à l’ecchymose. La terre a, littéralement, des bleus, puisqu’elle a été battue et que le sang s’est échappé des vaisseaux sanguins et a créé le « bleu ». La première strophe illustre donc cette terre où il serait censé de dire, debout sur son balcon en se grattant le ventre: « Ouain ben, ça va mal. »

Sur mon grand cheval gris
Je cours sous la pluie
Prince d’amour je survis

La strophe suivante nous donne un aperçu de ce narrateur qui décrit cette planète où tout semble être perdu. Amateur d’équitation, il partage avec Roch Voisine  et Mario Pelchat et nombre d’auteurs de poésie moderne cette vilaine habitude d’aller se crisser sous la pluie quand ça va mal. En plus de causer la grippe ou le rhume (médicalement débattable, mais ma mère demeure intraitable), cela ne change souvent rien à la situation. Nous pouvons également apprendre que le narrateur fait partie de la famille royale, la lignée demeure cependant inconnue.

normand-damour-01

Le narrateur pourrait, par exemple, faire partie de la lignée des D’Amour, dont le représentant le plus connu est Normand, Baron, propriétaire de plusieurs terres et seigneur d’une poignée de serfs dans le nord du Québec.

Pour te retrouver 
Perdu dans la foret désenchantée
Sans trace de toi
Seul au combat

Après avoir établi la Situation initiale, le poète nous donne un indice de l’élément déclencheur ayant pu mener à la péripétie que nous vivons actuellement (cheval, pluie, Normand D’Amour), celui-ci pourrait être, en effet, la disparition de ce « Toi » qui est recherché dans la forêt désenchantée. C’est par cette subtile personnification que le narrateur nous évoque, nous pousse à croire que ce n’est pas seulement la forêt qui est désenchantée (comment pourrait-elle l’être, les arbres n’ont pas d’émotion, malgré toutes les protestations de Greenpeace), mais bien lui, le chevalier-narrateur-prince-D’Amour-emo qui se trouve à ne plus ressentir l’enchantement – peut-être parce que sa douce est disparue, peut-être parce qu’il ne ressent plus rien pour sa douce, qu’il doit tout de même trouver, malgré son manque d’amour (pas Normand), puisque c’est un chevalier et qu’il connaît l’honneur.

Une autre hypothèse: la forêt a déjà été enchantée, mais là, elle ne l’est plus. On sait ben pas pourquoi.

Le dernier vers de la strophe, qui donne son titre au poème, révèle toute l’impuissance du narrateur devant le drame qui l’habite: d’un côté, la nécessité de retrouver une femme qui attend sa rescousse, de l’autre, l’absurdité de retrouver une princesse pour qui il ne ressent plus rien. La narrateur est donc face à un dilemme de type cornélien, puisqu’il doit choisir entre son honneur (sauver une femme qu’il n’aime plus) et sa liberté (pouvoir fourrer d’autres courtisanes en toute impunité).

Moi qui suis l’amant de l’univers
Ton chevalier imaginaire
Je volerais de l’air pour toi
Dans mon âme millénaire
Y’a un comme effet de serre
Moi, le chevalier solitaire
Je garde ma passion pour toi

Le premier vers pose la question inévitable de la taille du narrateur, puisque celui-ci se qualifie d’amant de l’univers. L’amant étant, nous le savons, celui qui aime une femme, le lui déclare et est aimé d’elle en retour. Ceci pose l’épineuse question de la sexualité, nécessaire à la notion d’amant, sauf dans l’amour courtois. Le narrateur-prince-d’amour-chevalier-emo serait-il alors également un Géant dévoreur des mondes, similaire au Galactus, personnage tragique de l’univers des super-héros, qui doit dévorer les mondes et leurs millions d’habitants pour survivre? Nous pourrions le croire, puisque le vers « Dans mon âme millénaire » vient renforcer cette idée. Amant de l’Univers, c’est à dire celui qui aime l’Univers, mais à la fois celui qui le détruit, puisqu’il lui vole également son air, son oxygène, le suffoquant ainsi. L’effet de serre mentionné, dans l’âme du narrateur, est-il une référence au dilemme mentionné plus haut? Le narrateur étant désenchanté puisqu’il doit tuer celle qu’il aime ou survivre, mais survivre en tuant celle qu’il aime veut également dire détruire toute forme de vie autour de lui, devenant celui qui est, effectivement… seul au combat! 

2829952-jj_galactus

Le narrateur, figure tragique du Géant mangeur de mondes, se tenant au milieu d’un monde dévasté?

Mes cheveux touchent au ciel
Les arbres sont fanés
Les châteaux éteignent leurs tourelles
Et s’en vont en fumée

Retour, dans cette strophe/couplet, au présent narratif ou le narrateur, que nous savons maintenant  géant mangeur de monde, regarde la désolation du spectacle de destruction qu’il amène avec lui, partout où il va. Ses cheveux touchant au ciel puisqu’il est grand comme la tragédie qu’il porte en son coeur, le décor sur lequel il pose ses yeux n’est qu’une réflexion de son état d’âme, et les tourelles éteintes, partant en fumée, représente la capitulation de ce peuple de valeureux combattants qui a tenté de l’arrêter, mais qui, dans l’attente d’une mort imminente, préfère aller passer ses derniers moments de vie avec femme et enfants. Mention spécial au mot tourelle, qui est franchement pas assez utilisé en poésie moderne. Props, les BB.

Sur mon cœur, j’ai écrit
L’histoire de ta vie
Les mains jointes à la boue
Je prie pour te retrouver
Perdu dans la foret désenchantée
Sans trace de toi
Seul au combat

Retour à ce « tu » qui hante le poème du début à la fin, le lecteur est laissé à ses doutes pour tenter de résoudre le mystère de cette deuxième personne du singulier. Qui est donc cette mystérieuse personne que le narrateur cherche tant à retrouver? Est-ce l’Univers elle-même, qu’il désire tuer pour enfin en finir avec sa propre existence absurde? Ce serait-là un aveu clair de la position du narrateur quant à la question qui a déchiré Sartre et Camus, soit la question de l’existence: non content de ni s’engager (Sartre), ni se révolter (Camus), le narrateur choisit plutôt la voie de la violence, suffoquant cet univers qui le fait souffrir, en finissant avec la vie de toute chose pour en finir avec la sienne, millénaire, éternelle, absurde. Le narrateur serait donc un nihiliste, un anti-théiste dont la position de Dieu destructeur le fait se questionner sur les raisons de l’univers-amante qu’il tente de détruire.

Et si ce « tu » que ce Galactus destructeur des mondes recherche tant était plutôt celle qui pourrait l’arrêter, cette femme qui pourrait lui arracher le coeur et finalement mettre un stop à sa folie meurtrière? Nos questions demeurent sans réponses, et derrière leurs chevelure luxuriante, les BB nous posent la question de l’existence et du sens de la vie. 

REFRAIN X2

Roch Voisine, Hélène: une analyse littéraire

Pour sa prochaine analyse, Littéraire Déchu se penche sur le hit mondial « Hélène », de Roch Voisine.  On s’excuse à l’avance aux fans de Dany Ross.

Y’est-y pas beau, Roch?

Seul sur le sable les yeux dans l’eau
Mon rêve était trop beau
L’été qui s’achève tu partiras
A cent mille lieux de moi
Comment oublier ton sourire
Et tellement de souvenirs

Côté forme, nous avons affaire à un classique dans le milieu de la chanson, AA-BB-CC au niveau de la rime. Rien de particulier de ce côté. Le poème s’ouvre toutefois sur une note particulière au niveau de la thématique, puisque nous nous demandons ce que fais le narrateur couché, seul sur la plage avec la face dans l’eau. On pourrait croire qu’il vit un moment d’émotion: l’eau et les yeux renvoient aux larmes, et l’emploi de l’imparfait pour qualifier le rêve du vers suivant laisse entendre que celui-ci n’est plus – le narrateur pleure et, honteux de pleurer comme devrait l’être tout homme qui mange de la viande rouge, il se cache en se mettant la face dans l’eau (Qui est une figure récurrente du courant de la « Chanson d’amour Québécoise », voir Mario Pelchat et Les pleurs dans la pluie, l’homme a tendance à cacher ses larmes avec de naturelle, pluie, lac, douche.)

Bref.

Les prochains vers expliquent la cause de cette peine soudaine qui assaille le narrateur, puisqu’un « tu » mystérieux semble être destiné à s’éloigner une fois venu la fin de l’été. Une recherche thématique jumelée à un champ lexical relié à la nature (Sable, eau, été, lieux) nous permet d’affirmer que la cause de cette tristesse serait le départ des outardes à l’automne. Le narrateur est donc probablement un amoureux des animaux, de la nature, ornithologue ou naturaliste (NDLR: à ne pas confondre avec naturiste).  Le vers suivant, qui mentionne les sourires qui ravivent des souvenirs douloureux, laissent croire que le narrateur a découvert une sorte d’oiseau capable de sourire, une super outarde aux capacités humaines dont le départ vers le « pays loin là-bas », les États-Unis d’Amérique, l’attriste. Nous avons là la fameuse Hélène qui donne son titre au poème.

BUSTARD2_1654352c

Voici Hélène

Nos jeux dans les vagues près du quai
Je n’ai vu le temps passer
L’amour sur la plage désertée
Nos corps brûlés enlacés
Comment t’aimer si tu t’en vas
Dans ton pays loin là-bas

La prochaine strophe sert de pont entre l’introduction où le sentiment de tristesse est rapporté et le refrain où toute la tragédie du poème « Hélène » est exprimée, mais ne nous devançons pas. Le vers « Nos jeux dans les vagues près du quai » n’est pas sans rappeler le concept d’inquiétante étrangeté Freudienne, puisque le narrateur s’amuse dans un lac avec une outarde mutante qui sourit. Nous pourrions croire à la folie, puisque le temps, seule constance de la vie humaine, se dissipe lors de ces jeux dans les vagues. Même si le prochain vers parle d’amour, cet amour est tout de suite accompagné de cette inquiétante « plage désertée » – désertée de toutes les autres Bernaches du Canada qui sont parties? Désertée de vie humaine? Pourquoi l’amour a-t-il besoin de ce décor glauque, des vagues près du quai qui laissent présager la tempête? Rappelons-nous la première strophe et les larmes cachées par la face dans l’eau du narrateur. Il est raisonnable de croire que cette première strophe était le flashforward d’une scène qui se déroule lors de la deuxième strophe. 

C’est la deuxième partie de cette strophe qui vient certifier le doute: « Nos corps BRÛLÉS enlacés » révèle toute l’horreur de la chanson, puisque le narrateur ornithologue emo brûle le corps de l’outarde – peut-être l’a-t-il fait avec un chalumeau, peut-être l’a-t-il fait avec un four à 450 degrés, nul ne le saura jamais, mais sa motivation se révèle être celle du début. « Comment t’aimer si tu t’en vas dans ton pays loin là-bas » prend la forme d’un douloureux aveu du criminel dansant dans l’eau avec le corps calciné de celle qui fut son amour mais qui devait le quitter parce que la migration.

Hélène things you do make me crazy bout you
Pourquoi tu pars reste ici j’ai tant besoin d’une amie

Le premier vers, que l’on pourrait librement traduire par: « Hélène, les choses que tu fais me rendent fou. » Pourquoi l’utilisation de l’anglais, d’ailleurs? Mais qui donc utilise aussi l’anglais pour parler d’émotions que vivent le narrateur, comme la rage, la folie, la violence et le meurtre? Je vous le donne, dans le mille… SHAKESPEARE! Oui, le célèbre dramaturge n’utilise-t-il pas la langue anglaise pour faire vivre l’un de ses personnages les plus tragiques, j’ai nommé Hamlet!  Et c’est là le génie du poète: quatre siècles d’histoire, de dramaturgie, de littérature et de rêves tiennent en l’espace d’un seul vers.

Le deuxième vers n’a pas de sens puisque les Outardes font de très mauvaises amies, comme le dit si bien le proverbe.*

william-shakespeare-portrait11

Shakespeare, inspiration principale de Roch Voisine?

Hélène things you do make me crazy bout you
Pourquoi tu pars si loin de moi
Là où le vent te porte loin de mon cœoeur qui bat

La répétition ici vient en quelque sorte humaniser le narrateur ornithologue emo meurtrier qui, en répétant ce vers encore une fois, tente de rationaliser l’acte d’horreur qu’il vient de commettre: c’est en répétant un mensonge que l’on peut commencer à y croire. L’emploi du véhicule « vent » pour transporter l’outarde Hélène pourrait être interprété comme un signe d’espoir puisque les oiseaux comme Hélène sont portés par le vent, mais non, le vent ne peut transporter une outarde morte, c’est plutôt l’âme d’Hélène qui est emportée par le souffle de Poséidon, loin du coeur qui bat du narrateur: mais pourquoi l’oxymore « Coeur qui bat », tous les coeurs battent. Tous? Non. Pas les coeurs de gens morts. Et si le coeur du narrateur bat, celui d’Hélène l’oiseau au si beau sourire, lui, ne bat plus.

Hélène things you do make me crazy bout you
Pourquoi tu pars reste ici reste encore juste une nuit

Elle part parce qu’elle est morte et que le courant l’emporte au loin. 

Seul sur le sable les yeux dans l’eau
Mon rêve était trop beau
L’été qui s’achève tu partiras
A cent mille lieux de moi
Comment t’aimer si tu t’en vas
Dans ton pays loin là-bas
Dans ton pays loin là-bas
Dans ton pays loin de moi

Retour au flashforward du début, qui est maintenant devenu un présent trop fatal pour être soutenu. Seul sur le sable, les yeux dans l’eau, le lecteur peut s’imaginer pourquoi celui qui a tué l’outarde qu’il aimait veut s’enlever le don de vue, tout en comprenant que ce « pays à cent mille lieux de moi n’est pas les États-Unis d’Amérique comme la logique du texte le laissait présager au début, mais bien la mort. Le lecteur demeure cependant avec une question: la face dans l’eau, ça respire mal, qu’adviendra-t-il du narrateur? Libre à celui qui achève le poème de répondre à la question…

HÉLÈNE, ROCH VOISINE, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Un homme fou d’amour pour une outarde la tue, la brûle et s’immerge la tête dans l’eau parce qu’il le regrette un peu. »

*Les outardes sont de mauvaises amies

Éric Lapointe, Brume de ta bouche: Une analyse littéraire

Aujourd’hui, Littéraire Déchu vous gâte avec un classique qui avait déjà été abordé, sous un angle plus particulièrement visuel, par La Fille et HelL de La Diagonale

LES BRUMES DE TA BOUCHE*

Celui qui a voulu voir le bout de sa vie
Celui qui a connu la chaleur de ton lit

Cette strophe commence en introduisant le personnage principal du poème, qui, on peut le croire, est quelqu’un qui a essayé de se suicider puisqu’il a voulu voir « le bout de sa vie », qui est, en quelque sorte, une métaphore pour la mort. Le vers suivant, qui lui est uni par la rime (On parle ici d’une strophe AA-BB-CC) laisse croire que le personnage aurait pu tenter de s’enlever la vie dans un lit, probablement en gardant ses couvertes sur sa tête après une flatulence. 

Celui qui a touché le ciel de tes cheveux
Ne sait plus oublier même en fermant les yeux
Apres avoir été le plus grand le plus fort
Celui qui t’a aimé peut-il aimer encore?

Le ciel des cheveux du vers suivant renvoie à une figure angélique, une figure céleste (le ciel = le cheveu). Le personnage, ne sachant plus oublier ce cheveu divin, réalise toute la faiblesse qui l’habite en réalisant que son amour du cheveu d’ange (à ne pas confondre avec le spaghetti) ne sera jamais égalé. Le plus grand, le plus fort, c’est l’amour, et celui-ci est impossible après avoir été si intense. Il est ainsi révélé que le personnage principal est un coiffeur à la recherche du cheveu impossible. La thématique divine nous laisse entendre qu’il coiffait Jésus, ceci l’a déprimé et il a essayé de se suicider dans un lit. Ce coiffeur divin et déchu est nul autre que Lucifer.

(Refrain)

Que les morveux se mouchent
que les autres se touchent

Éric Lapointe explore ici la dichotomie principale de toute vie terrestre: il y a d’un côté les malades qui morvent, ceux qui sont rongés par la mort, de l’autre, les vivants, et leur pulsion de vie qui les poussent à se toucher. À l’instar d’Eros/Thanatos, Roméo/Juliette ou Satan/Dieu, le poète ici instaure une grande dualité fondatrice: morve/viendu, c’est le combat des fluides. 

Les brumes de ta bouche
seront toujours mouillées

On demeure dans les fluides, mais on n’est pas certain de savoir lequel qu’on veut qu’il gagne, dans le combat des fluides, finalement.

Que le diable et sa fourche
à l’ombre se couchent

Ces deux vers renvoient explicitement au Lucifer-coiffeur du début, à la recherche du cheveu parfait. La triple rime en « ouche » renvoie, tant qu’à elle, dans la forme, au son « woosh », un son qui n’est pas sans rappeler le son du vent dans les prés, sur les collines, le « woosh » d’une bicyclette qui vous frôle à toute allure, mais, surtout, le « woosh » de Lucifer qui tombe du ciel pour aller couper les cheveux des hommes. À noter le double-sens du mot fourche, qui, d’un côté, est l’arme du Diable, de l’autre, est sa crotch, son pénis, l’ultime tentation. Mais la question demeure: est-ce que le diable se mouche ou se touche? 

Dans les brumes de ta bouche
je me suis réveillé…

je me suis reveillé…

Ça devait être awkward.

Celui qui a mangé de ton fruit défendu
Ne veut plus partager son paradis perdu

Passage qui renvoie évidemment au paradis qu’ont perdu Adam et Ève en croquant dans la pomme de connaissance qui leur était tendue par nul autre qu’un Lucifer coiffeur. Une traduction d’une version de la bible datant de 230 après Jésus Christ parle plutôt de cunnilingus lors de ce passage classique. Le poète, en l’occurrence Éric Lapointe, révèle ce savoir et son érudition en matière de christianisme. 

origine

Ou ben il est juste ben fan de Courbet

Tous ceux qui ont vécut tout nu sur tes rivages

Ne sont pas revenus de leur dernier voyage

Celui qui a dormi une nuit sur tes plages

Aura toujours envie de l’eau de ton coquillage

Depuis le début du poème, le narrateur fait référence à une mystérieuse deuxième personne du singulier qui hante le poème. Qui est ce « tu » dont les rivages aurait profité à une panoplie de personnages nus? C’est un « tu » qui donne soif, mais un « tu » qui ne pardonne pas, un « tu » qui donne soif, un « tu » dont on ne revient pas. Le personnage-Lucifer-coiffeur-chercheur d’amour les yeux fermés pourrait-il être à la recherche de cette passion si forte qu’elle pousse des gens à se promener tout nu et à ne jamais revenir? Ceux-ci, buvant leur eau à même un coquillage, ne sont pas sans rappeler le vieux Diogène de Synope qui buvait l’eau des fontaines à même son écuelle, nu dans son tonneau. Cette plage pleine de nudistes est donc une comparaison à Athènes, la Grèce Antique et la philosophie grecque, mais à la fois plus cynique tout en étant un havre de paix pour les amateurs de courants d’air. 

(Refrain)

Tous ceux qui ont goutté le champagne de ton corps
n’ont jamais dessaoulé
Tous ceux qui ont nagé vers ton île au trésors se sont noyés

C’est ici que se dévoile la clé de l’intrigue, puisque le « tu » se voit attribué un corps, alors qu’il n’était alors qu’un « rivage » aux « plages » parsemées de nudiste. Ce « tu » posséderait même une île au trésor qui serait la cause de plusieurs noyades. Cette strophe renvoie évidemment un mythe d’Ulysse et des sirènes: c’est logique – qui dit sirène dit coquillages, dit paradis perdu, dit fruit défendu, mais qui plus est, quelle est la sirène aux cheveux si soyeux qu’elle pourrait faire tomber un ange des cieux grâce à sa chevelure de feu, le feu étant l’emblème même de l’enfer et symbole ultime de Lucifer? Qui donc pourrait séduire si loin un coiffeur et l’arracher de la ponytail du Christ, une ponytail qui sent probablement les arc-en-ciel et les chatons? Qui est cette sirène, fille de Triton, qui respire de la brume et pourrait, avec sa beauté, rivaliser avec le fils de Dieu et lui voler son ange le plus puissant? Oui, vous l’aurez deviné…

Fairy-Tale-Fantasies-J-Scott-Campbell-Little-Mermaid

Yup. Arielle la sirène porn.**

La chanson « Les Brumes de ta bouche » se révèle donc être cette impossible histoire d’amour entre une sirène qui tue les hommes qui tentent de la trouver et un ange déchu qui se jette en bas de son nuage pour la posséder, mais qui préfère, à l’instar des hommes qu’il méprise maintenant, se noyer et retourner en enfer lorsqu’il réalise que les sirènes n’ont pas de vaginalité, malgré tous les efforts du monde moderne pour en faire un objet de fétichisme sexuel.

*Paroles trouvées sur http://www.parolesmania.com – fautes d’orthographes comprises
** Prière de ne pas associer La Petite Sirène et L’Origine du monde, ça pourrait grandement ruiner votre enfance.

Géant, Sauve-toé pas: une analyse littéraire

Ça fait déjà quelques mois que Géant et son simple « Sauve-toé pas » ont été relégués aux oubliettes des phénomènes éphémères de Youtube. Tout le monde, dans le coin de Mars 2011, a pu se délecter des paroles inoubliables et, surtout, de l’esthétique médiocre du vidéoclip du sympathique, quoique douchesque, chanteur à la thyroïde hyperactive. Mais alors que les gens se sont attardés puis ont oublié (sauf moi et un chummey qui chantons toujours cette chanson ensemble chaque fois qu’on se voit) la chose, personne n’a plongé dans toute la compléxité des paroles de Géant. Alors pour vous, sans plus tarder, voici l’analyse littéraire de l’oeuvre. Mais, pour commencer, le vidéo!

Pas mal, hein? Allons-y maintenant pour les paroles et, bien sûr, l’analyse.

GÉANT – Sauve toé pas
Va t’en pas
Dis moé ce qui te ferais sourire
J’suis le génie de tes désirs
(On peut tout d’abord remarquer que Géant adopte une forme non conventionnelle pour sa chanson, laissant tomber les formes désuètes du Sonnet ou de la Ballade, optant plutôt pour une forme libre, comme lui.
On peut remarquer qu’en se comparant, dès la première strophe, au personnage mythique qu’est le génie, Géant, dont l’habile subterfuge fut de choisir un nom qui n’étais pas le sien, vient renforcer l’idée qu’on se fait de lui, c’est à dire d’un personnage fort, loin de l’humain, un artiste pur. Les influences de David Bowie sont ici très claires dans ce désir de self-mythologisation ou, auto-mythologisation, dans la lignée des Ziggy Stardust, Lady Gaga ou Michèle Richard)
Ziggy
Influence claire de Géant
Cache toé pas
J’ai ben trop de chose à te dire
Viens que je t’emmène dans mon empire
(Côté forme, dans cette strophe et tout au long du poème, l’utilisation du « toé », ou encore du « ben » renvoie aux origines humbles de Géant. Devant le monopole de la poésie et de la chanson par labourgeoisie et l’aristocratie, Géant fait un Georges Brassens de lui-même et fait de la poésie simplement. On revient à l’auto-mythologisation avec la référence à l’empire, qui réfère au probablement au Royaume d’Arthur, le personnage de Géant étant associé, de par son obsession pour l’amour courtois (les fleurs, plus tard, les mots doux, l’amour) à Lancelot du Lac ou Perceval.)
(REFRAIN)
Heille! Sauve-toé pas!
Donne-moé mon bec avant de partir!
T’as toujours su comment me séduire
(L’utilisation de l’interjection (« Heille! ») et de l’impératif au deuxième vers insuffle un sentiment d’urgence un poème, mais également une certaine violence. Géant donne des ordres; l’interlocutrice du narrateur ne saurait se sauver sans embrasser celui-ci. Pourtant, on parle d’un bec, et non d’un baiser. Le bec étant le pendant enfantin du baiser, on pourrait croire que le narrateur vit une sortie de relation incestueuse avec son amoureuse, qui joue également le rôle de mère. Donne-moé mon bec avant de partir, comme l’implorerait un enfant à sa mère après que celle-ci l’ait bordé. Le bec devient jeu de séduction et l’interlocutrice devient une figure d’Héra, à la fois mère, à la fois femme, fertile, mais sexuée.)
Tiens! V’la tes fleurs
Je les avais cachées dans l’armoire
Pensais-tu t’en sauver à soir?
(Côté forme, c’est la première fois que le premier vers d’une strophe ne se termine pas en « pas », mais plutôt par fleur. Pourtant, la rime, certainement plus douce, est assombrie par l’emploi de l’interjection encore une fois très directe, « Tiens! », qui bouscule le rythme du vers. L’emploi du mot « armoire » reflète un sens doubleLe narrateur semble en effet cacher quelque chose, en l’occurence, ses fleurs. Pourquoi les cache-t-il? Pour jouer, peut-être? Ou alors, peut-être parce qu’il a honte, honte de quoi? Peut-être de son homosexualité, armoire étant un synonyme de placard, avec sensiblement la même forme syllabique et à peu près la même prononciation. Les fleurs deviennent donc une représentation du narrateur qui, lui aussi, sort du placard et arrête de se cacher. Tiens!, dit-il, voici qui je suis, et il n’a plus honte. Deuxième hypothèse: le mot armoire renvoie à « Armoirie » et vient ainsi appuyer la thèse du narrateur comme poète-chevalier; son amour (les fleurs) étant caché derrière son devoir (les armoiries).
Le vers Pensais-tu t’en sauver à soir implique probablement une torride session d’amour non-consentente.)
Heille, ma douce!
On es-tu ben ensemble.
Moé que je sais qu’à chaque jour j’en reviens pas.
(On sort ici de la forme A-B-B qui régissait la chanson depuis le début au niveau des rimes pour un chaotique A-B-C, qui reflète le chamboulement que ressent le poète narrateur chevalier à la vue de sa douce. L’emploi de « Ma douce » vient clarifier, finalement, le sexe de l’interlocutrice.)
Savon-glycerine-20730030010-500
L’interlocutrice est peut-être aussi un savon, car les savons sont reconnus pour leur douceur.
J’aime assez ça me coller su toé
En écoutant nos émissions préférées
J’toujours en manque
En manque de ta bouche dorée
(Le mot clé de cette strophe semble être le mot « manque », répété par deux fois par le chanteur. Le manque peut certainement renvoyer au manque sexuel, qui vient expliquer pourquoi il insiste, lors du refrain « Pensais-tu t’en sauver à soir »; puisque la satiété sexuelle est impossible, chaque nuit est une orgie. La figure de la bouche dorée pourrait donner à penser à deux symboles différents, le premier étant celui du Roi Midas, qui changeait en or tout ce qu’il touchait. La bouche dorée renvoit à ce conte et donc au besoin incessant d’argent, d’or et de bijoux du poète narrateur chevalier pimp, qui ne vit que pour la dorure, la parure, et cette interlocutrice qui devient en quelque chose son trophée.
Le deuxième symbole auquel renvoit la bouche dorée (golden), est au symbole du Golden shower.)
(REFRAIN)
 
Ouais!
(Une strophe, un vers, un mot; toute l’intensité de la chanson converge ici.)
Laisse moé te toucher!
Laisse moé te goûter!
(Dans un moment de confusion, le narrateur poète chevalier pimp confond sa douce pour une pâtisserie.)
T’es vraiment la plus belle
Ma femelle à moé!
Quand je te regarde je m’entends rêver.
(L’utilisation du mot femelle, bien sûr, évoque un aspect primaire, presque animal à la relation que vit le narrateur poète chevalier pimp avec sa douce. Plutôt que de l’appeler une femme et de renvoyer à des critères de beauté conventionnelle, le poète narrateur chevalier pimp choisit d’employer le mot femelle. Ses critères de beauté sont donc animaux, et les animaux choisissent la femelle le plus susceptible de leur donner plusieurs enfants. Le narrateur poète chevalier pimp père de famille cherche donc une mère pour ses enfants, et non pas une relation basée sur le sexe ou même l’amour. C’est son désire de procréer et de sauvegarder la race qui anime donc le narrateur. Le titre de la chanson « Sauve-toé pas », prend donc tout son sens: « Sauve-toé pas, j’ai encore de la semance pour tes entrailles. » aurait été plus juste.)
Ouais.
OUAIS!
OUAIIIS!
(Sachant que la chanson est une ode à la fertilité, nous pouvons déduire que ces « Ouais » sont des cris de jouissance et de viendu.)
(Refrain)
 
T’es mon bijou
Qui brille tout le temps
Par en dedans

(Alors qu’il est évident que le bijou est l’interlocutrice du narrateur, sa qualité de briller par en dedans n’évoque non pas une malformation génétique ou encore la lumière intérieure (Dieu) qui animait le coeur, selon Descartes, mais bien l’enfant qui s’apprête à naître et qui a été conçu de cette union entre un homme et une femme. Fécondée, l’interlocutrice, mère et amante du narrateur, porte en son ventre la lumière qui fera à jamais scintiller l’espèce humaine et animale: le miracle de la vie.)

Dans son tout, Sauve-toé pas, de Géant est donc une ode à la fertilité et aux chevaliers errants qui cherchent une gente dame à fourrer.

Merci.