Ça va bien, Kathleen – Une analyse littéraire

Littéraire Déchu vous présente aujourd’hui une analyse littéraire de l’hymne « Ça va bien », composée par l’aède Kathleen. Nous nous excusons à toutes les mamans qui ont dû jeter des bas collants suite à l’écoute du vidéoclip par leur progéniture et à tous les papas qui ont dû payer une teinture blonde à leur fille de 12 ans en 1993.

Ça va bien, l’analyse littéraire résumée en une phrase

« Une hymne tragique à propos de suicide, d’itinérance et de la désinstitutionnalisation au Québec dans les années 1990. »

L’eau a tant passé sous le pont
Que de son lit
Une autre page s’est tournée
Enfin je sors d’une prison
Qui me gardait
Bien enfermée dans le passé

L’hymne « Ça va bien » de Kathleen a été publiée en 1993 chez l’éditeur « SONY MUSIQUE ». L’hymne commence par les réflexions mélancoliques d’un narrateur qui regarde l’eau d’un ruisseau ou d’un fleuve, le poème n’est pas tout à fait clair quant à la terminologie préciser à employer en la matière du cours d’eau dont il est question, nous pourrions également avoir à faire à une rivière ou à un ruisselet, cependant nous pouvons assurer qu’il ne s’agit pas d’une rigole puisque personne ne fait de pont au-dessus d’une rigole. Nous avons contacté un expert en la matière de cours d’eau, mais n’avons pas eu de retour d’appel: Roy, si tu lis ceci, appelle-nous. 

Nous sommes donc en présence d’un narrateur qui regarde l’eau s’écouler de sous un pont, où est situé son lit, ce qui nous indique très clairement que celui-ci est pauvre, possiblement un itinérant ou un troll. La deuxième partie de la strophe jette un éclairage sombre sur les méditations de ce narrateur, qui est en fait un ex-prisonnier qui sort à peine de de cet endroit qui le gardait bien « enfermé dans le passé ». Sa situation comme locataire d’un « dessour » de pont nous indique que sa réinsertion sociale ne s’est pas exactement bien déroulée. Les mots « Une autre page s’est tournée » ne fait pas référence à un livre dont on tourne les pages, c’est plutôt une métaphore. Aucune page n’est littéralement tournée. On parle plutôt d’un pan de la vie du narrateur-prisonnier-troll.

Dans ma tête résonnent les sons
D’une mélodie
Que j’avais presque oubliée
Tout se met au diapason
D’une simple note
Qui me donne envie de chanter

Alors que la première strophe illustrait le contexte de l’hymne-poème « Ça va bien » en établissant le narrateur et protagoniste de la prose comme étant un ex-prisonnier ou un troll qui pleure sous un pont, la deuxième strophe nous donne un aperçu troublant de ce qui se déroule véritablement dans la tête de celui-ci. Alors que le champ lexical composé de mot comme « sons, résonnent, mélodie, diapason, note et chanter » pourraient nous faire croire que le narrateur est un musicien, l’analyse poussée de la première strophe faite précédemment nous laisse plutôt croire que nous avons ici à ce que le manuel DSM V appellerait un trouble schizoïde paranoïaque dont certains des symptômes sont reliés à l’impression d’entendre des voix ou même, dans des cas plus rares, des mélodies, des berceuses chantées par maman pour vous rassurer, et si le narrateur est investi par le désir de chanter, c’est simplement pour se consoler, un peu comme maman le faisait quand le narrateur tombait en s’écorchant le genou, ou lorsque papa le frappait trop fort sur les fesses parce qu’il avait renversé la jarre à biscuit. 

Devant la révélation de cet état d’esprit perturbé du narrateur, nous ne pouvons en conclure qu’une seule chose: la prison à laquelle dont on fait allusion lors de la première strophe n’est pas une prison comme telle, mais bien un institut psychiatrique, et le narrateur, non pas un prisonnier, mais un patient victime de la désinstitutionnalisation des années 1990 qui, de retour à la rue, ne trouve d’autre moyen pour sauver son âme (intertextualité qui renvoie à Luc De Larochellière) que de ce bercer doucement en se murmurant des comptines. 

Je sens que tous les chemins
Me mènent où ça va bien

Ça va bien
Même quand il pleut
Le soleil me tend la main
Ça va bien
Ça va si bien
Comme la vie me donne faim
Ça va bien

Comptine d’une infinie tristesse s’il en est une, et l’auteure du poème révèle ici tout le drame du narrateur en lui faisant opposer deux champs lexicaux: l’un qui relève de la comptine qui doit lui donner espoir, qui doit le pousser à essayer de continuer de vivre (ça va bien, soleil, tend la main, ça va si bien); l’autre qui reflète plutôt sa réalité (pleuvoir, faim).

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Comme si j’avais trouvé le chaînon
Qui me manquait
Pour aller plus loin et plus haut
Je ne me pose plus de questions
Je me laisse aller
Au courant qui mène mon radeau

La patience me donne sa rançon
Elle m’applaudit
D’une récompense bien méritée
Qui est faite de sa vision
Qui me prédit
Un monde entier à ma portée

De retour à la triste réalité du narrateur-désinstitutionnalisé-itinérant-troll -sous-un-pont, celui-ci semble, après un moment, avoir un éclair de génie et décide de se construire un radeau pour quitter son dessous de pont. La quatrième strophe nous donner pourtant quelques indices qu’il y a anguille sous roche derrière cette idée, ce « chaînon » manquant qui pourrait délivrer le narrateur. 

Et c’est là, en plein milieu de la cinquième strophe, BAM! comme ça, comme une tonne de briques, que ça nous frappe: toute la chanson et sa métaphore filée de cours d’eau, de radeaux et de prison n’est qu’une métaphore à propos… du suicide! Cette prison référée en début de poème n’est autre que la vie, qui n’a plus rien à offrir au narrateur. Le pont, lui, fait clairement référence au tunnel auquel on attribue souvent une lumière brillante, au bout, lors de la mort, c’est un passage. Le passage de la vie à la mort. La page qui se tourne prend tout son sens, on tourne la page sur cette  vie terrestre. Lorsque le narrateur affirme pouvoir aller « Plus haut et plus loin » grâce à son radeau, nous sommes en mesure de nous demander comment, puisque les radeaux voguent à l’horizontal et, plus souvent qu’autrement, ils coulent; et lorsqu’il affirme ne plus se poser de questions, le narrateur veut-il par là affirmer qu’il s’en remet à son destin? Mais quel destin? Pourquoi se « laisse-t-il aller »? Se laisser aller à quoi ? La récompense, c’est la mort, et toute cette eau qui hante la chanson, toutes ces références aqueuses pointent vers un suicide par noyade, à bord d’un radeau de de la dernière chance. La seule note d’espoir se trouve à la fin du poème, dans un vers où le narrateur s’en remet à la foi chrétienne et à l’espoir de résurrection. La chanson se termine avec un retour au refrain, cette tragique comptine, ça va bien, que nous imaginons le narrateur se répéter, frénétiquement, puis, doucement, calmement, alors que les eaux du fleuve Saint-Laurent (ah, oui, Roy nous a rappelé) l’avalent pour ne plus jamais le recracher. L’aède Kathleen frappe encore une fois avec cet hymne tragique qui rappelle la valeur de la vie tout en mettant en garde la société Québécoise contre les dangers de la désinstitutionnalisation…

REFRAIN

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Les chats sauvages, Marjo – Une analyse littéraire

Littéraire Déchu vous présente aujourd’hui, à la demande générale, son analyse littéraire du poème « Les chats sauvage » par la poétesse Marjolaine Morin, mieux connue sous son nom de troubadour: « Marjo. » On s’excuse à Marie-Chantal Toupin et aux ex membres du croupe Corbeau.

Les chats sauvages, l’analyse littéraire résumée en une phrase

« Une narratrice se fait passer pour une activiste pour le droit des animaux, mais dans le fond elle est en train de choker son mariage. »

On n’apprivoise pas les chats sauvages
Pas plus qu’on met en cage les oiseaux de la terre
Faut les laisser aller comme on les laisse venir au monde
Faut surtout les aimer, jamais chercher à les garder

La troubadour québécoise Marjolaine Morin, également connue sous le diminutif « Marjo » nous gâte tout d’abord d’une fine pointe de poésie grâce à l’emploi d’une rime batelée, c’est à dire une rime dont l’origine (sauvage, dans ce cas-ci) renvoie à l’hémistiche (grosso modo, la moitié d’un alexandrin, c’est pas tout à fait un alexandrin, mais on donne des points pour l’effort) du second vers (cage), dans ce cas-ci. Qui plus est, la prise au piège du mot « cage » en plein milieu du vers vient rejoindre la thématique d’emprisonnement et d’étouffement qui se dégage du poème – le mot, comme la narratrice, se sent coincé si on lui accorde pas sa pleine liberté. Grâce à cet effet de style manié avec autant de dextérité que la main qui assure la pérennité de sa tignasse blonde, Marjo établit très clairement le contexte qui servira à la lecture de ce poème: nous avons affaire à une parolière de qualité.

Au niveau de la thématique, le poème emprunte la forme du poème en prose, et les clés de lectures sont somme toutes assez simple: nous sommes très clairement en présence d’une narratrice militante, probablement activiste pour la PETA ou autre organisme de défense des animaux, qui, grâce à ses mots enflammés, interdit l’adoption d’animaux, plus particulièrement les chats, autruches, manchots, poules et emeus (qui sont des oiseaux de la terre, c’est à dire des oiseaux qui ne volent pas). Nous l’imaginons à la tête d’un royaume sylvicole où elle laisse vivre en paix toutes les créatures qu’elle sauve du joug meurtrier des humains. 

Le vers « Faut les laisser aller comme on les laisse venir au monde » nous porte à croire que la narratrice-militante enduit les animaux qu’elle sauve de sang et de placenta avant de les expulser de son vagin sylvicole qui aime sans toutefois garder.

Tout doucement je veux voyager hum
En te jasant d’amour et de liberté

Marjo dans un Boeing 737 en direction de Singapour qui chuchote des gentillesses à un manchot qu’elle amène loin des hommes.

On n’emprisonne pas les cœurs volages
Pas plus qu’on coupe les ailes aux oiseaux de la terre
Faut les laisser aller toujours sans chercher à comprendre
Ils marchent seuls et n’ont qu’un seul langage

Le premier vers nous renvoie à ce sentiment d’étouffement évoqué par la structure de la première strophe – la narratrice militante, par ce vers miroir du premier, nous ramène dans le vif du sujet: les ti-chats qui voudraient aller dehors mais que leurs gros maîtres veulent pas et leurs coupent les couilles et leur coupe les griffes. Le deuxième vers vient renforcer cette idée: de sa plume trempée dans le vitriol, la narratrice s’en prend ensuite aux propriétaires d’oiseaux (poulets, emeus, voir plus haut) qui coupent une certaine partie des ailes de leurs animaux pour les empêcher de voler. Dans les deux derniers vers de cette strophe, la narratrice-philosophe répond à la question qui hante l’esprit humain depuis la nuit des temps: 

Pourquoi le poulet a-t-il traversé la rue?

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Si l’on se fit à la réponse de la narratrice militante amoureuse des poulets, une seule option possible. Le poulet a traversé la route parce qu’il avait soif de liberté et de solitude.

Celui de l’amour celui de la vie hum
Ils chantent pour toi si t’en as envie

La narratrice, ici, affirme que les « oiseaux » de la terre, dont fait partie le poulet, ont comme langage celui « de l’amour et de la vie ». Nous l’imaginons danser la danse de l’amour et de la vie avec ses poulets à la manière des personnages de cette série culte des années 2000.

J’me sens un peu comme le chat sauvage
Et j’ai les ailes du cœur volage
J’veux pas qu’on m’apprivoise
J’veux pas non plus qu’on m’mette en cage
J’veux être aimée pour ce que j’ai à te donner

REVIREMENT DE SITUATION: par l’emploi d’un procédé unique et ingénieux que l’on appelle la personnification, nous réalisons que la narratrice-danseuse de l’amour poulet-militante PETA a prêté ses caractéristiques aux animaux qu’elle décrit depuis le début de la chanson. Tombé est le masque d’activiste à la défense des ti-minous et des ti-pitous, c’est plutôt d’elle dont il était question tout le long. Chez Littéraire Déchu, cette révélation nous a CRISSÉ en bas de notre chaise. Ce qui était perçu comme une soif de liberté n’était autre qu’une peur de l’engagement; ce qui était perçu comme militantisme et don de soi n’était qu’égoïsme; comme plusieurs grandes figures avant elle (Cléopâtre, Néron, Assurancetourix), la narratrice nous piège à s’émouvoir de son histoire pour ensuite habilement ramener cette émotion nouvellement ressentie à elle-même, dans une fine manipulation digne de n’importe quelle maman dans le temps des fêtes.

Nous imaginons donc la narratrice comme une mariée devant l’autel qui, ayant peur, s’enfuit telle une Julia Roberts des années 80, loin de la cage du mariage. Elle veut être aimée pour ce qu’elle a à donner, par opposition à être aimée… pour… ce qu’elle n’a pas… à donner… euh… CETTE CHANSON N’A AUCUN SENS, MARJO, AUCUN SENS.

Tout doucement je veux voyager hum
En te jasant d’amour et de liberté

Cette chanson elle est pour nous hum
Elle jase d’amour et de liberté


Embarque ma belle, Kaïn – Une analyse littéraire

Aujourd’hui, Littéraire Déchu s’attarde à un poème publié en 2005 par le  groupe ménestrels Kaïn, dans le recueil: « Nulle part ailleurs ». On s’excuse à la famille Veilleux.

Embarque ma belle, l’analyse résumée en une phrase

« Un robot à la recherche d’humanité finit par tuer sa femme et faire pousser son armée de robot sur son cadavre. »

Je suis fatigué de devoir
Fatigué d’entendre tout le monde me dire
De comment respirer
Comment j’devrais agir

Le poème commence, formellement avec des rimes informelles et entrecoupées dans une forme de deux strophes s’échangeant un ABBB CBDD – une forme certainement excentrique, à la manière du groupe Kaïn, païens de la versification qui ne sauraient s’encombrer de codes, de rimes embrassées ou de toute structure mettant en cage leur bel esprit bohème. 

La première strophe m’amorce sur un sentiment d’inquiétante étrangeté: le narrateur éprouve un inconfort avoisinant l’ennui devant l’insistance des gens autour de lui à l’informer de la meilleure façon de respirer qui est, somme toute, un acte plutôt banal. Tel un enfant, un nouveau né, le narrateur est importuné par cette tendance qu’on les autres à lui dire quoi faire et comment. La question se pose pourtant; pourquoi dirait-on à un être humain « de comment respirer », alors que c’est un acte fondamental, un réflexe qui nous vient de la naissance. L’hypothèse est avancé est plutôt que le narrateur est un robot humanoïde pour qui l’acte d’inspirer et d’expirer est un acte conscient, et dont les maîtres humains suivent chacun des mouvements dans le but de mieux l’éduquer.

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Si Kaïn était un robot, il serait celui-ci. À la fois de bon goût, mais immanquablement hippie.

J’ai envie de retrouver
Ce que j’étais tout ce que je voulais devenir
Retrouver la sainte paix
Juste une bonne fois pour de vrai

De notre nouvelle connaissance, c’est à dire que le narrateur est robot, nous pouvons tirer une nouvelle conclusion de la structure chaotique du poème (ABBB, CBDD), puisque celle-ci tend à refléter l’état d’esprit du robot narrateur – un état d’esprit sombre, où règles, organisation ou hiérarchie n’ont plus aucun sens. Un monde sans valeur, un monde d’anarchie et d’impulsion ou la beauté d’une bonne vieille rime embrassée ne veut plus rien dire. Une thématique de nostalgie s’empare donc de la seconde strophe où le robot exprime un thème fort de la littérature futuriste et de science-fiction: un souvenir heureux d’un passé  meilleur, passé perdu et presque oublié vers lequel seules certaines sociétés cachées peuvent encore prétendre à atteindre par la force des livres, de la nature et de la rébellion. Mais pourquoi ce robot, être de titane et d’huile, serait-il nostalgique de quelque chose qu’il n’a pas connu? Quelle est cette sainte paix à laquelle il fait référence? Se pourrait-il que le robot protagoniste hippie soit plus qu’il n’y paraisse… ?

Enweille, embarque ma belle j’t’amène n’importe où
On va bûcher du bois gueuler avec les loups ouais
Je veux jamais t’entendre dire jamais
Ma vieille Volks m’appelle viens donc faire un tour
On va faire les fous on va faire l’amour
Puis j’te jure qu’on va vivre vieux

Un champ lexical relié à la nature (bûcher, loups, bois) vient confirmer l’hypothèse citée plus haut de retour à la nature, mais le troisième vers de cette strophe centrale du poème vient ajouter une touche sinistre à un poème que l’on aurait pu croire d’amour, alors qu’il parle plutôt de rapt, d’enlèvement, de kidnapping, même. Un champ lexical affilié à ces trois termes, d’ailleurs, vient le prouver: gueuler, « jamais t’entendre dire jamais », « enweille », fous – autant d’indications que le narrateur hippie robot chaotique s’est engagé dans une pente de folie, de stupre et de fornication. Devant son impossibilité de vivre dans un monde où tous lui disent quoi dire à cause de sa différence, il kidnappe un spécimen de la race tant haïe, mais tant jalousée, pour tenter de se refaire une vie en forêt. Seul avec la nature – lui, robot, créature de métal, tentera grâce à elle, et par tous les moyens de devenir ce qu’il rêverait d’être: un humain. Renvoyant à nouveau à un thème cher de la science-fiction, le robot tentera de trouver cette humanité dans son coeur de boulon grâce à… l’amour! Mais un amour forcé, un amour qui prend racine dans le mal, l’obligation et les voitures allemandes. Le dernier vers prend la forme d’une menace: j’te jure qu’on va vivre vieux, mais à condition que tu fasses comme je te dis.

À mort la mornitude
Viens te coller dans ma solitude
On pourrait prendre la route
Jusqu’à temps qu’on trouve le boute

Mornitude c’est pas un vrai mot, Steve Veilleux.

On va se creuser un trou
Perdu quelque part au bout du monde
On aura pas d’argent
On f’ra pousser des enfants

Dernière strophe qui conclut cette sombre fable: le narrateur-robot-hippie-chaopsychotique arrive au bout de son aventure, au bout du monde, seul avec cet être humain qui, n’ayant pu suivre les aventures d’une machine n’ayant ni besoin de dormir, ni besoin de respirer, meurt au bout de ses forces. « Creuser un trou » renvoie bien évidemment au rituel funéraire tel que pratiqué par les humains depuis plus de 100 000, comme à Qafzeh en Israël, ou encore dans la grotte d’Arago à Tautavel en Pyrénées-Orientales, plus de 400 000 ans avant Jésus Christ. Pratiquant l’inhumation de cette femme qui devait lui donner son humanité, le narrateur robot ne réalise que trop tard l’ironie de son sort: voulant chercher l’amour pour devenir humain, il ne trouvera son âme terrestre, sa première émotion, qu’en pratiquant l’un des plus vieux rites de la race humaine. La mort, et non pas la vie, sera le déclencheur principal de son émotion. Dans une dualité classique Eros/Thanatos où la pulsion de mort Freudienne l’emporte dans un éternel combat pour la psyché humaine, le narrateur robot, après avoir enterré celle qu’il croyait aimer et lui avoir dit adieu, ressent la douleur de la mortalité humaine. Tel une boîte de pandore à peine ouverte se déchaîne dans son esprit une vague de sentiments plus orageux les uns que les autres: colère, amertume, rage, sentiment de trahison, d’impuissance, de vulnérabilité. Devant cet amalgame inconnu, le robot, ayant à peine gagné son humanité, plonge dans ce que celle-ci a de pire à lui offrir: c’est donc sur le cadavre encore chaud que le narrateur plante les graines de ses « enfants », des robots organiques qui se nourriront du cadavre de leur mère spirituel et deviendront la base de la plus grande menace jamais connue de l’humanité, une armée de robots avec à leur tête celui qui voudra se venger de ses créateurs, leur en voulant de lui avoir fait connaître le terrible monde de l’émotion humaine…

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Embarque ma belle ou, de la rage d’un robot qui connaît finalement l’émotion…

Crédit

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Seigneur, Kevin Parent – Une analyse littéraire

Dans le cadre de ses analyses littéraires, Littéraire Déchu s’attarde au poème Seigneur, de Kevin Parent. Nous nous excusons à la Gaspésie et aux fans de Café de Flore. 

SEIGNEUR, KEVIN PARENT, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Une réécriture personnelle d’un mythe grec tragique par l’enfant terrible de la Gaspésie… »

Seigneur Seigneur qu’est-cé qu’tu veux que j’te dise?
Y a plus rien à faire j’suis viré à l’envers
J’aimerais m’enfuir mais ma jambe est prise

Le poème « Seigneur », du poète québécois « Kevin Parent » commence tout d’abord avec une adresse directe: le narrateur, en effet, confis son désarroi à un confident qu’il appelle tout simplement Seigneur – à quel type de seigneur-t-il? La question demeure cependant vague. LE seigneur, comme dans Dieu? Ou bien peut-être le narrateur est-il un serf qui s’adresse à celui qui détient sa terre, son seigneur féodal? L’utilisation de la deuxième personne du singulier dénote une certaine familiarité, une promiscuité, peut-être, qui nous fait croire que le Seigneur en question ne peut pas être divin, puisqu’on ne s’adresserait pas au Père de Jisus de cette façon. Les deux vers suivants nous laissent croire que le narrateur-promiscuité a la jambe prise sous quelque chose de lourd, l’empêchant de s’enfuir suite à une guerre, un affrontement entre son Seigneur et un Seigneur ennemi – il nous donne d’ailleurs la clé d’interprétation: « Y’a plus rien à faire j’suis viré à l’envers. », nous imaginons donc le narrateur-serf-promiscuité-combattant pendu par la jambe à un arbre, la face dans le vide. 

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Kevin Parent, amateur de tarot? 

Seigneur Seigneur qu’est-cé qu’tu veux que j’te dise?
Son indifférence m’arrache la panse
Pis j’pense plus rien qu’à mourir

Emploi de la répétition du premier vers de la première strophe pour mettre l’accent sur le désarroi certain du narrateur – le temps n’est plus à la parole, mais bien aux actions. Quelle est cette indifférence qui tracasse tant le narrateur jusqu’à lui faire penser à la mort? Dans la situation qu’il occupe, nous pouvons être porté à croire que c’est là le dernier discours d’un homme condamné à mort qui implore justement de son Seigneur féodal ainsi que du bourreau qui l’accompagne une mort rapide, imminente, une mort méritée? Il aimerait s’enfuir de cette grande faucheuse qui l’attend (trop tôt?), mais devant l’hésitation de son Seigneur féodal, le narrateur-serf-promiscuité-combattant-condamné à mort donne son assentiment: qu’on le tue, pour en finir!

Mon rôle dans la vie n’est pas encore défini
Pourtant je m’efforce pour qu’il soit accompli
Je le sais faut tout que je recommence
Mais Seigneur j’ai pas envie

Seigneur Seigneur je l’sais tu m’l’avais dit
Respecte ton prochain réfléchis à demain
Car la patience t’apportera de belles récompenses

Le premier vers nous interpelle comme une gifle au visage lors de l’amour: mais quel pourrait être ce rôle dont parle le narrateur, puisque celui-ci s’apprête à mourir? Comment pourrait-il accomplir ce rôle en mourant? Y aurait-il anguille sous roche? Quel est cette tâche qui doit être recommencée par le narrateur? Le champ lexical composé de mots comme « rôle, défini, accompli, efforce, patience, récompense » renvoie plus ou moins à la notion de devoir, ou du moins de travail. Nous sommes donc en droit de croire que le narrateur-serf-combattant-condamné est également en mission, mais une mission qui nécessite sa mort? Une mission dont il n’a pas envie? (à sa défense, nous préférons également ne pas avoir à mourir par devoir, nous sommes littéraires, pas des soldats.) De par le lien avec le devoir, nous pouvons supposer que la « récompense » promise pourrait prendre la forme d’une petite étampe sur le coin supérieur droit du dit devoir. 

Travaille avec entrain pour soulager la faim
De la femme qui t’aime elle en a de besoin
Elle a besoin d’un homme fidèle qui sait en prendre soin

Dès la première strophe du vers précédent, le narrateur cède sa parole au Seigneur qui donne son titre au poème, c’est un discours direct durant lequel le Seigneur en question donne ses conseils au serf pendu par un pied, ce qui nous semble être crissement contre productif, mais nous ne sommes pas poète, mais bien humble littéraire déchu. Ce discours direct, donc, nous envoie pour la première fois du poème sur la piste d’une femme. La mission de narrateur protagoniste pourrait-elle être reliée à cette femme qui en a besoin?

Lucifer Lucifer t’as profité d’ma faiblesse
Pour m’faire visiter l’enfer
Mais je t’en veux pas c’est moi
Qu’a pensé que j’pourrais être chum avec toi
Mais j’m’ai ben faite avoir mon chien de Lucifer

Nous y voilà! Le narrateur reprend le contrôle de son discours pour s’adresser à celui qui l’intéresse depuis le début – LUCIFER. Le démon, le diable, le Malin, Belzébuth! Voilà. Un diable avec qui il s’est apparemment acoquiné, puisque ce dernier lui aurait fait visiter son royaume qui est celui des enfers. Nous imaginons le poète-serf-condamné-en mission se faire ami avec Lucifer en lui jouant de la musique, possiblement, tel un troubadour voulant séduire son public – pourtant, le dernier vers nous laisse croire que cette association ne se termine pas bien pour notre narrateur (tout en nous confirmant qu’il ne sait pas VRAIMENT parler français).

Et c’est là que tout le poème prend sa force, que se révèle la mission, le but, toute l’essence de cette poésie gaspésienne! Oui! Tous les éléments sont en place: qui est cet homme qui s’acoquine de Lucifer, visite les enfers, lui joue de la musique, tout ça pour une mission, motivée par la mystérieuse femme évoquée dans la strophe précédente? Oui! Le narrateur n’est nulle autre qu’Orphée, ce musicien à la lyre magique, fils d’un roi et d’une Muse, qui part à la recherche de sa femme, la Dryade Eurydice, prisonnière des enfers suite à la morsure d’un serpent. Non pas condamné à mort, l’Orphée-serf-narrateur-combattant-promiscuité-jmaibenfaiteavoir a commis le suicide sous la supervision de son Seigneur pour aller rejoindre sa douce, mais comme la légende nous le raconte, il se retourna alors qu’il ne le devait pas et Eurydice disparut à jamais. Hadès-Lucifer-Belzébuth sort gagnant de ce duel contre le protagoniste qui rentre bredouille de son voyage, tel un Dante malheureux. 

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FALLAIT PAS QUE TU TE RETOURNES, ORPHÉE, CALISSE!

Le sexe l’alcool les bars et la drogue
C’est le genre d’illusion que j’consomme
Si on est ce que l’on mange Seigneur
Tu sais ben que trop que j’serai jamais un ange

Flashforward dans un futur triste où le narrateur Orphée, seul avec sa défaite, se lance dans une course effrénée vers la déchéance (alcool, bars, drogue, illusions, consommer) – retour à l’adresse directe, aussi, au Seigneur du début du poème, figure paternelle bienveillante devant le désespoir de son serf déchu.

Mais j’veux changer de branche
Filtrer mon passé pis sortir mes vidanges
J’aimerais prendre le temps de faire la paix avec quelques souffrances
Oui j’aimerais prendre le temps de faire la paix avec quelques souffrances

La dernière strophe nous ramène à des thématiques explorées dans la seconde et la troisième – changement, besoin de recommencer (les figures de style métaphorique: « changer de branche », « sortir mes vidanges » renvoient toutes à ce besoin de faire tabula rasa pour recommencer à neuf). Mais ce retour nous fait peut-être croire que la structure du poème en étant une de « Présent/Passé/Présent » et que ce retour à un présent d’amertume n’est en fait qu’un retour à la scène de pendaison initiale. Faire la paix avec quelques souffrances devenant ainsi un euphémisme de la mort – le narrateur-orphée-cerf-joueur de cithare-pote du diable regarde avec tristesse l’échec qu’a été sa vie, et, plutôt que d’implorer pour la sauvegarde de celle-ci, voit la mort au bout de la corde comme l’occasion de ne plus vivre dans un monde où son échec le tenaille et le tenaillera jusqu’à la fin des temps, pour plutôt retourner en enfer rejoindre sa douce Eurydice, pour vivre avec elle un amour éternel et/ou être tourné sur une broche à température élevée. Tout dépend de votre conception de l’enfer.

La Chicane, Calvaire – une analyse littéraire

Aujourd’hui, Littéraire Déchu s’attaque à l’analyse littéraire d’un classique du karaoké, du répertoire Québécois et des peines d’amour: c’est Calvaire, de La Chicane, qui passe sous notre bistouri. On s’excuse aux hommes qui portent encore la queue de cheval.

CALVAIRE, LA CHICANE, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Un réparateur de machine à café saoul se prend pour Jésus. »

Encore une autre nuit amère
À’ m chercher quelque chose a faire
Ça m’ prend pas moins pour me rappeler
Qu’ hier au soir j’ me suis saoulé

Tout d’abord, structurellement, attardons-nous aux premières rimes en « air », qui, couplé au sentiment d’enfermement qui se dégage de l’oeuvre « Calvaire » dans son ensemble, peut donner l’impression au lecteur que le protagoniste a, justement, besoin d’air, et ce dès le début du poème. La première rime, « amère », renvoie également à la bière qu’a consommé le narrateur pour se saouler lors de la soirée précédente. Il est plausible de croire que celui-ci passe ses nuits à manger et boire des aliments amers, tels la bière, les endives et autres aliments amers. Nous ne connaissons malheureusement pas d’autres aliments amers. Internet nous dit que les concombres le sont. Nous sommes en fort désaccord. 

C’ T’ après midi quand j’ me suis levé
Assis devant à machine à café
Entrain de m’ réveiller le passé
C’ est là j’ ai vu qu’ t’ étais pressée

Premier vers illustrant le chaos qui fait des ravages dans la vie du protagoniste puisque celui-ci se réveille en plein milieu de l’après-midi, comme tous les gens chaotiques comme les assistés sociaux, les itinérants et les travailleurs de nuit. La seconde strophe vient par contre nous éclairer quant à la véritable occupation du protagoniste, qui est en fait réparateur de machine  à café. La strophe précédente prend alors tout son sens: le narrateur-réparateur passe des nuits blanches à tenter de vaincre son défi suprême: une machine à café qui ne veut pas être réparée. Il le fait en mangeant des endives et termine ses soirées dans la déchéance de l’alcool devant le monstre mécanique qui ne veut pas cracher la boisson amère (!), d’où les nuits amères où le narrateur ne peut goûter l’amertume du café, devant se contenter de l’amertume de sa propre vie qui est un échec.

Le vers « En train de m’réveiller le passé » n’a aucun sens. Nous l’attribuons à l’alcool.

J’ ai d’ la misère au calvaire
J’ ai du ressentiment dans l’ sang
C’ est comme la rage dans une cage
R’ tiens moé j’ me dévore le corps

Le calvaire qui donne son titre au poème renvoie bien évidemment au Calvaire, la colline du Golgotha, où le Christ a été crucifié. Le poète y fait référence pour indiquer que pour son narrateur-réparateur de machine à café, ces longues nuit à jouer dans la machinerie sont l’équivalent d’un chemin de croix métaphorique, le poème devenant une métaphore des derniers moments du Christ et la figure du café, la résurrection promise. Le poème est donc une apologie de la caféine comme étant le liquide de vie.  Le manque de café l’enrage littéralement, le force à se cannibaliser, même, devant l’incapacité de résister aux pulsions de mort qui sont habituellement calmées par le café. Tel le Christ percé par le Saint-Longinus qui voit son corps saigner de l’eau, le narrateur constate avec horreur que son sang est devenu du ressentiment. 

J’ ai besoin d’ toé pour me l’ dire
Dans mes erreurs les plus pires
J’ veux pas connaître tes rengaines
J’ veux juste que tu m’ dises que tu m’ aimes

Déclaration solennelle du narrateur: le café est cette source de bonnes décisions, cette source de savoir, de lucidité, de clarté, et dans un dernier espoir, un dernier souffle amer (endives, alcool, etc.), le narrateur se met à genoux devant la machine qui lui dit ses rengaines (i.e: ne pas fonctionner) et lui implore un amour impossible devant le bris mécanique. 

Partie sans m’ faire engueuler
J’ le sais tu m’ avais dis j’ va t’ aider
Ça fait cent fois j’ te l’ ai promis
Asteur tu me r’ garde et pis tu ris

Chu pas comme les hommes de confiance
Mais j’ ai ben le droit de prendre ma chance
Rendu au bout si chu perdu
Ça voudra dire que tu m’ aimes pu

De retour à l’après-midi froid sans café, le narrateur se retrouve devant la foule sans nom, les buveurs de café, tel un choeur grec, qui se masse autour de lui pour lui chanter à la fois son mal de vivre et sa dérive. Deux champs lexicaux s’opposent dans les strophes. Le premier, composé des mots « engueuler », « ris », « perdu », et « m’aimes pu », jumelé à l’emploi du conditionnel dans le second vers nous fait ressentir tout l’échec que doit porter sur ses épaules le protagoniste de l’histoire, alors que le champ lexical composé de « aider, « promis », « confiance », et « chance » ne fait qu’accentuer cet échec en lui accolant également un sentiment de trahison: devant la confiance qui lui avait été accordée, le narrateur-poète-réparateur de machine à café-amateur d’aliments amers ne peut que se sentir perdu, inutile, faible… un peu comme le Christ sur la croix dans un dernier moment de doute avant la résurrection. Le « rendu au bout » mentionné dans le poème fait référence à la vie, et s’il est rendu au bout de sa vie et qu’il est perdu, qu’il ne voit donc pas la lumière, le poète-réparateur-amateur d’amertume-figure christique-homme à la queue de cheval sera donc mort sans qu’il n’y ait rien de l’autre côté – « Ça voudra dire que tu m’aimes pu » renvoyant à Dieu le père et à son amour infini, amour absent, amour manquant, et comme le dit le livre: « Père manquant, fils manqué. »

Et c’est là la force de cette chanson: le lecteur aussi se sent perdu devant le manque de réponse. Le Christ réparateur trouvera-t-il son chemin? Réparera-t-il la machine à café? Retrouvera-t-il tout ce dont il a besoin pour vivre, c’est à dire cette boisson divine/amour divin? Comme le Christ, le lecteur doit faire le choix ou non d’avoir la foi. 

REFRAIN AD VITAM AETERNAM

Les BB, Seul au combat – une analyse llittéraire

Cette semaine, Littéraire Déchu s’attaque à un monstre sacré de la chanson Québécoise avec le groupe « Les BB » et leur succès, « Seul au combat », dont voici l’analyse littéraire. On s’excuse aux fans de Patrick Bourgeois. 

SEUL AU COMBAT, LES BB, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Un géant destructeur de monde cherche à mettre fin à sa propre vie en détruisant l’univers. »

Dans le brouillard bleu
Le soleil est disparu
La terre est froide et vaincue
La terre a les bleus

La première partie du poème est séparée en deux quatrains et un tercet (si certains théoriciens de la poésie vous diront qu’à cause de son manque d’autonomie quant à la rime, le tercet n’est pas vraiment un vers, nous vous inviterons à leur dire de manger un char de marde, eux et leurs idées élitistes) dont les structures ABBA, AAA et AABB dénotent une certaine excentricité de la part du poète qui se joue des mots et des règles comme un enfant à la cours d’école, jouant à la marelle dans l’insouciance du début de l’opération « Tempête du désert », le 17 janvier 1991 (Seul au Combat est lancé en 1991) qui mena à la neutralisation de l’armée Irakienne et à la fin de la guerre du Golfe. Le poète prend alors une position de troubadour dont l’art est de distraire, de faire oublier les pensées sombres qui habitent son public et de lui faire rêver, l’espace d’un instant, à un monde meilleur, tout en glissant de très subtils messages dans leurs chansons, facilement identifiables par les âmes pures et autres fins intellects de leur époque. Les BB prennent donc, et continueront à prendre, pendant toute leur carrière, ce rôle important dans toute société moderne, rivalisant ainsi avec les Astorg VII d’Aurillac (13e siècle) et autres Jaufré Rudel, troubadour aquitain de Langue d’Oc (12e siècle).

Bref.

La première strophe s’ouvre sur une vision apocalyptique de la planète terre, un champ lexical d’inquiétude et de ruine (brouillard, soleil disparu, terre froide et vaincue) qui n’est pas non plus sans rappeler le froid des longs mois d’hiver, ou encore même l’ère de glace ayant succédée au règne des dinosaures. Le dernier vers de la strophe « La terre a les bleus », peut évidemment faire penser à l’expression anglaise « Having the blues », comme dans la populaire chanson grivoise « Câline de blues », mais le mot « bleu », en plus d’être la couleur du froid, de la distance (le ciel bleu étant loin), réfère également à l’ecchymose. La terre a, littéralement, des bleus, puisqu’elle a été battue et que le sang s’est échappé des vaisseaux sanguins et a créé le « bleu ». La première strophe illustre donc cette terre où il serait censé de dire, debout sur son balcon en se grattant le ventre: « Ouain ben, ça va mal. »

Sur mon grand cheval gris
Je cours sous la pluie
Prince d’amour je survis

La strophe suivante nous donne un aperçu de ce narrateur qui décrit cette planète où tout semble être perdu. Amateur d’équitation, il partage avec Roch Voisine  et Mario Pelchat et nombre d’auteurs de poésie moderne cette vilaine habitude d’aller se crisser sous la pluie quand ça va mal. En plus de causer la grippe ou le rhume (médicalement débattable, mais ma mère demeure intraitable), cela ne change souvent rien à la situation. Nous pouvons également apprendre que le narrateur fait partie de la famille royale, la lignée demeure cependant inconnue.

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Le narrateur pourrait, par exemple, faire partie de la lignée des D’Amour, dont le représentant le plus connu est Normand, Baron, propriétaire de plusieurs terres et seigneur d’une poignée de serfs dans le nord du Québec.

Pour te retrouver 
Perdu dans la foret désenchantée
Sans trace de toi
Seul au combat

Après avoir établi la Situation initiale, le poète nous donne un indice de l’élément déclencheur ayant pu mener à la péripétie que nous vivons actuellement (cheval, pluie, Normand D’Amour), celui-ci pourrait être, en effet, la disparition de ce « Toi » qui est recherché dans la forêt désenchantée. C’est par cette subtile personnification que le narrateur nous évoque, nous pousse à croire que ce n’est pas seulement la forêt qui est désenchantée (comment pourrait-elle l’être, les arbres n’ont pas d’émotion, malgré toutes les protestations de Greenpeace), mais bien lui, le chevalier-narrateur-prince-D’Amour-emo qui se trouve à ne plus ressentir l’enchantement – peut-être parce que sa douce est disparue, peut-être parce qu’il ne ressent plus rien pour sa douce, qu’il doit tout de même trouver, malgré son manque d’amour (pas Normand), puisque c’est un chevalier et qu’il connaît l’honneur.

Une autre hypothèse: la forêt a déjà été enchantée, mais là, elle ne l’est plus. On sait ben pas pourquoi.

Le dernier vers de la strophe, qui donne son titre au poème, révèle toute l’impuissance du narrateur devant le drame qui l’habite: d’un côté, la nécessité de retrouver une femme qui attend sa rescousse, de l’autre, l’absurdité de retrouver une princesse pour qui il ne ressent plus rien. La narrateur est donc face à un dilemme de type cornélien, puisqu’il doit choisir entre son honneur (sauver une femme qu’il n’aime plus) et sa liberté (pouvoir fourrer d’autres courtisanes en toute impunité).

Moi qui suis l’amant de l’univers
Ton chevalier imaginaire
Je volerais de l’air pour toi
Dans mon âme millénaire
Y’a un comme effet de serre
Moi, le chevalier solitaire
Je garde ma passion pour toi

Le premier vers pose la question inévitable de la taille du narrateur, puisque celui-ci se qualifie d’amant de l’univers. L’amant étant, nous le savons, celui qui aime une femme, le lui déclare et est aimé d’elle en retour. Ceci pose l’épineuse question de la sexualité, nécessaire à la notion d’amant, sauf dans l’amour courtois. Le narrateur-prince-d’amour-chevalier-emo serait-il alors également un Géant dévoreur des mondes, similaire au Galactus, personnage tragique de l’univers des super-héros, qui doit dévorer les mondes et leurs millions d’habitants pour survivre? Nous pourrions le croire, puisque le vers « Dans mon âme millénaire » vient renforcer cette idée. Amant de l’Univers, c’est à dire celui qui aime l’Univers, mais à la fois celui qui le détruit, puisqu’il lui vole également son air, son oxygène, le suffoquant ainsi. L’effet de serre mentionné, dans l’âme du narrateur, est-il une référence au dilemme mentionné plus haut? Le narrateur étant désenchanté puisqu’il doit tuer celle qu’il aime ou survivre, mais survivre en tuant celle qu’il aime veut également dire détruire toute forme de vie autour de lui, devenant celui qui est, effectivement… seul au combat! 

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Le narrateur, figure tragique du Géant mangeur de mondes, se tenant au milieu d’un monde dévasté?

Mes cheveux touchent au ciel
Les arbres sont fanés
Les châteaux éteignent leurs tourelles
Et s’en vont en fumée

Retour, dans cette strophe/couplet, au présent narratif ou le narrateur, que nous savons maintenant  géant mangeur de monde, regarde la désolation du spectacle de destruction qu’il amène avec lui, partout où il va. Ses cheveux touchant au ciel puisqu’il est grand comme la tragédie qu’il porte en son coeur, le décor sur lequel il pose ses yeux n’est qu’une réflexion de son état d’âme, et les tourelles éteintes, partant en fumée, représente la capitulation de ce peuple de valeureux combattants qui a tenté de l’arrêter, mais qui, dans l’attente d’une mort imminente, préfère aller passer ses derniers moments de vie avec femme et enfants. Mention spécial au mot tourelle, qui est franchement pas assez utilisé en poésie moderne. Props, les BB.

Sur mon cœur, j’ai écrit
L’histoire de ta vie
Les mains jointes à la boue
Je prie pour te retrouver
Perdu dans la foret désenchantée
Sans trace de toi
Seul au combat

Retour à ce « tu » qui hante le poème du début à la fin, le lecteur est laissé à ses doutes pour tenter de résoudre le mystère de cette deuxième personne du singulier. Qui est donc cette mystérieuse personne que le narrateur cherche tant à retrouver? Est-ce l’Univers elle-même, qu’il désire tuer pour enfin en finir avec sa propre existence absurde? Ce serait-là un aveu clair de la position du narrateur quant à la question qui a déchiré Sartre et Camus, soit la question de l’existence: non content de ni s’engager (Sartre), ni se révolter (Camus), le narrateur choisit plutôt la voie de la violence, suffoquant cet univers qui le fait souffrir, en finissant avec la vie de toute chose pour en finir avec la sienne, millénaire, éternelle, absurde. Le narrateur serait donc un nihiliste, un anti-théiste dont la position de Dieu destructeur le fait se questionner sur les raisons de l’univers-amante qu’il tente de détruire.

Et si ce « tu » que ce Galactus destructeur des mondes recherche tant était plutôt celle qui pourrait l’arrêter, cette femme qui pourrait lui arracher le coeur et finalement mettre un stop à sa folie meurtrière? Nos questions demeurent sans réponses, et derrière leurs chevelure luxuriante, les BB nous posent la question de l’existence et du sens de la vie. 

REFRAIN X2

Roch Voisine, Hélène: une analyse littéraire

Pour sa prochaine analyse, Littéraire Déchu se penche sur le hit mondial « Hélène », de Roch Voisine.  On s’excuse à l’avance aux fans de Dany Ross.

Y’est-y pas beau, Roch?

Seul sur le sable les yeux dans l’eau
Mon rêve était trop beau
L’été qui s’achève tu partiras
A cent mille lieux de moi
Comment oublier ton sourire
Et tellement de souvenirs

Côté forme, nous avons affaire à un classique dans le milieu de la chanson, AA-BB-CC au niveau de la rime. Rien de particulier de ce côté. Le poème s’ouvre toutefois sur une note particulière au niveau de la thématique, puisque nous nous demandons ce que fais le narrateur couché, seul sur la plage avec la face dans l’eau. On pourrait croire qu’il vit un moment d’émotion: l’eau et les yeux renvoient aux larmes, et l’emploi de l’imparfait pour qualifier le rêve du vers suivant laisse entendre que celui-ci n’est plus – le narrateur pleure et, honteux de pleurer comme devrait l’être tout homme qui mange de la viande rouge, il se cache en se mettant la face dans l’eau (Qui est une figure récurrente du courant de la « Chanson d’amour Québécoise », voir Mario Pelchat et Les pleurs dans la pluie, l’homme a tendance à cacher ses larmes avec de naturelle, pluie, lac, douche.)

Bref.

Les prochains vers expliquent la cause de cette peine soudaine qui assaille le narrateur, puisqu’un « tu » mystérieux semble être destiné à s’éloigner une fois venu la fin de l’été. Une recherche thématique jumelée à un champ lexical relié à la nature (Sable, eau, été, lieux) nous permet d’affirmer que la cause de cette tristesse serait le départ des outardes à l’automne. Le narrateur est donc probablement un amoureux des animaux, de la nature, ornithologue ou naturaliste (NDLR: à ne pas confondre avec naturiste).  Le vers suivant, qui mentionne les sourires qui ravivent des souvenirs douloureux, laissent croire que le narrateur a découvert une sorte d’oiseau capable de sourire, une super outarde aux capacités humaines dont le départ vers le « pays loin là-bas », les États-Unis d’Amérique, l’attriste. Nous avons là la fameuse Hélène qui donne son titre au poème.

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Voici Hélène

Nos jeux dans les vagues près du quai
Je n’ai vu le temps passer
L’amour sur la plage désertée
Nos corps brûlés enlacés
Comment t’aimer si tu t’en vas
Dans ton pays loin là-bas

La prochaine strophe sert de pont entre l’introduction où le sentiment de tristesse est rapporté et le refrain où toute la tragédie du poème « Hélène » est exprimée, mais ne nous devançons pas. Le vers « Nos jeux dans les vagues près du quai » n’est pas sans rappeler le concept d’inquiétante étrangeté Freudienne, puisque le narrateur s’amuse dans un lac avec une outarde mutante qui sourit. Nous pourrions croire à la folie, puisque le temps, seule constance de la vie humaine, se dissipe lors de ces jeux dans les vagues. Même si le prochain vers parle d’amour, cet amour est tout de suite accompagné de cette inquiétante « plage désertée » – désertée de toutes les autres Bernaches du Canada qui sont parties? Désertée de vie humaine? Pourquoi l’amour a-t-il besoin de ce décor glauque, des vagues près du quai qui laissent présager la tempête? Rappelons-nous la première strophe et les larmes cachées par la face dans l’eau du narrateur. Il est raisonnable de croire que cette première strophe était le flashforward d’une scène qui se déroule lors de la deuxième strophe. 

C’est la deuxième partie de cette strophe qui vient certifier le doute: « Nos corps BRÛLÉS enlacés » révèle toute l’horreur de la chanson, puisque le narrateur ornithologue emo brûle le corps de l’outarde – peut-être l’a-t-il fait avec un chalumeau, peut-être l’a-t-il fait avec un four à 450 degrés, nul ne le saura jamais, mais sa motivation se révèle être celle du début. « Comment t’aimer si tu t’en vas dans ton pays loin là-bas » prend la forme d’un douloureux aveu du criminel dansant dans l’eau avec le corps calciné de celle qui fut son amour mais qui devait le quitter parce que la migration.

Hélène things you do make me crazy bout you
Pourquoi tu pars reste ici j’ai tant besoin d’une amie

Le premier vers, que l’on pourrait librement traduire par: « Hélène, les choses que tu fais me rendent fou. » Pourquoi l’utilisation de l’anglais, d’ailleurs? Mais qui donc utilise aussi l’anglais pour parler d’émotions que vivent le narrateur, comme la rage, la folie, la violence et le meurtre? Je vous le donne, dans le mille… SHAKESPEARE! Oui, le célèbre dramaturge n’utilise-t-il pas la langue anglaise pour faire vivre l’un de ses personnages les plus tragiques, j’ai nommé Hamlet!  Et c’est là le génie du poète: quatre siècles d’histoire, de dramaturgie, de littérature et de rêves tiennent en l’espace d’un seul vers.

Le deuxième vers n’a pas de sens puisque les Outardes font de très mauvaises amies, comme le dit si bien le proverbe.*

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Shakespeare, inspiration principale de Roch Voisine?

Hélène things you do make me crazy bout you
Pourquoi tu pars si loin de moi
Là où le vent te porte loin de mon cœoeur qui bat

La répétition ici vient en quelque sorte humaniser le narrateur ornithologue emo meurtrier qui, en répétant ce vers encore une fois, tente de rationaliser l’acte d’horreur qu’il vient de commettre: c’est en répétant un mensonge que l’on peut commencer à y croire. L’emploi du véhicule « vent » pour transporter l’outarde Hélène pourrait être interprété comme un signe d’espoir puisque les oiseaux comme Hélène sont portés par le vent, mais non, le vent ne peut transporter une outarde morte, c’est plutôt l’âme d’Hélène qui est emportée par le souffle de Poséidon, loin du coeur qui bat du narrateur: mais pourquoi l’oxymore « Coeur qui bat », tous les coeurs battent. Tous? Non. Pas les coeurs de gens morts. Et si le coeur du narrateur bat, celui d’Hélène l’oiseau au si beau sourire, lui, ne bat plus.

Hélène things you do make me crazy bout you
Pourquoi tu pars reste ici reste encore juste une nuit

Elle part parce qu’elle est morte et que le courant l’emporte au loin. 

Seul sur le sable les yeux dans l’eau
Mon rêve était trop beau
L’été qui s’achève tu partiras
A cent mille lieux de moi
Comment t’aimer si tu t’en vas
Dans ton pays loin là-bas
Dans ton pays loin là-bas
Dans ton pays loin de moi

Retour au flashforward du début, qui est maintenant devenu un présent trop fatal pour être soutenu. Seul sur le sable, les yeux dans l’eau, le lecteur peut s’imaginer pourquoi celui qui a tué l’outarde qu’il aimait veut s’enlever le don de vue, tout en comprenant que ce « pays à cent mille lieux de moi n’est pas les États-Unis d’Amérique comme la logique du texte le laissait présager au début, mais bien la mort. Le lecteur demeure cependant avec une question: la face dans l’eau, ça respire mal, qu’adviendra-t-il du narrateur? Libre à celui qui achève le poème de répondre à la question…

HÉLÈNE, ROCH VOISINE, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Un homme fou d’amour pour une outarde la tue, la brûle et s’immerge la tête dans l’eau parce qu’il le regrette un peu. »

*Les outardes sont de mauvaises amies