Les BB, Seul au combat – une analyse llittéraire

Cette semaine, Littéraire Déchu s’attaque à un monstre sacré de la chanson Québécoise avec le groupe « Les BB » et leur succès, « Seul au combat », dont voici l’analyse littéraire. On s’excuse aux fans de Patrick Bourgeois. 

SEUL AU COMBAT, LES BB, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Un géant destructeur de monde cherche à mettre fin à sa propre vie en détruisant l’univers. »

Dans le brouillard bleu
Le soleil est disparu
La terre est froide et vaincue
La terre a les bleus

La première partie du poème est séparée en deux quatrains et un tercet (si certains théoriciens de la poésie vous diront qu’à cause de son manque d’autonomie quant à la rime, le tercet n’est pas vraiment un vers, nous vous inviterons à leur dire de manger un char de marde, eux et leurs idées élitistes) dont les structures ABBA, AAA et AABB dénotent une certaine excentricité de la part du poète qui se joue des mots et des règles comme un enfant à la cours d’école, jouant à la marelle dans l’insouciance du début de l’opération « Tempête du désert », le 17 janvier 1991 (Seul au Combat est lancé en 1991) qui mena à la neutralisation de l’armée Irakienne et à la fin de la guerre du Golfe. Le poète prend alors une position de troubadour dont l’art est de distraire, de faire oublier les pensées sombres qui habitent son public et de lui faire rêver, l’espace d’un instant, à un monde meilleur, tout en glissant de très subtils messages dans leurs chansons, facilement identifiables par les âmes pures et autres fins intellects de leur époque. Les BB prennent donc, et continueront à prendre, pendant toute leur carrière, ce rôle important dans toute société moderne, rivalisant ainsi avec les Astorg VII d’Aurillac (13e siècle) et autres Jaufré Rudel, troubadour aquitain de Langue d’Oc (12e siècle).

Bref.

La première strophe s’ouvre sur une vision apocalyptique de la planète terre, un champ lexical d’inquiétude et de ruine (brouillard, soleil disparu, terre froide et vaincue) qui n’est pas non plus sans rappeler le froid des longs mois d’hiver, ou encore même l’ère de glace ayant succédée au règne des dinosaures. Le dernier vers de la strophe « La terre a les bleus », peut évidemment faire penser à l’expression anglaise « Having the blues », comme dans la populaire chanson grivoise « Câline de blues », mais le mot « bleu », en plus d’être la couleur du froid, de la distance (le ciel bleu étant loin), réfère également à l’ecchymose. La terre a, littéralement, des bleus, puisqu’elle a été battue et que le sang s’est échappé des vaisseaux sanguins et a créé le « bleu ». La première strophe illustre donc cette terre où il serait censé de dire, debout sur son balcon en se grattant le ventre: « Ouain ben, ça va mal. »

Sur mon grand cheval gris
Je cours sous la pluie
Prince d’amour je survis

La strophe suivante nous donne un aperçu de ce narrateur qui décrit cette planète où tout semble être perdu. Amateur d’équitation, il partage avec Roch Voisine  et Mario Pelchat et nombre d’auteurs de poésie moderne cette vilaine habitude d’aller se crisser sous la pluie quand ça va mal. En plus de causer la grippe ou le rhume (médicalement débattable, mais ma mère demeure intraitable), cela ne change souvent rien à la situation. Nous pouvons également apprendre que le narrateur fait partie de la famille royale, la lignée demeure cependant inconnue.

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Le narrateur pourrait, par exemple, faire partie de la lignée des D’Amour, dont le représentant le plus connu est Normand, Baron, propriétaire de plusieurs terres et seigneur d’une poignée de serfs dans le nord du Québec.

Pour te retrouver 
Perdu dans la foret désenchantée
Sans trace de toi
Seul au combat

Après avoir établi la Situation initiale, le poète nous donne un indice de l’élément déclencheur ayant pu mener à la péripétie que nous vivons actuellement (cheval, pluie, Normand D’Amour), celui-ci pourrait être, en effet, la disparition de ce « Toi » qui est recherché dans la forêt désenchantée. C’est par cette subtile personnification que le narrateur nous évoque, nous pousse à croire que ce n’est pas seulement la forêt qui est désenchantée (comment pourrait-elle l’être, les arbres n’ont pas d’émotion, malgré toutes les protestations de Greenpeace), mais bien lui, le chevalier-narrateur-prince-D’Amour-emo qui se trouve à ne plus ressentir l’enchantement – peut-être parce que sa douce est disparue, peut-être parce qu’il ne ressent plus rien pour sa douce, qu’il doit tout de même trouver, malgré son manque d’amour (pas Normand), puisque c’est un chevalier et qu’il connaît l’honneur.

Une autre hypothèse: la forêt a déjà été enchantée, mais là, elle ne l’est plus. On sait ben pas pourquoi.

Le dernier vers de la strophe, qui donne son titre au poème, révèle toute l’impuissance du narrateur devant le drame qui l’habite: d’un côté, la nécessité de retrouver une femme qui attend sa rescousse, de l’autre, l’absurdité de retrouver une princesse pour qui il ne ressent plus rien. La narrateur est donc face à un dilemme de type cornélien, puisqu’il doit choisir entre son honneur (sauver une femme qu’il n’aime plus) et sa liberté (pouvoir fourrer d’autres courtisanes en toute impunité).

Moi qui suis l’amant de l’univers
Ton chevalier imaginaire
Je volerais de l’air pour toi
Dans mon âme millénaire
Y’a un comme effet de serre
Moi, le chevalier solitaire
Je garde ma passion pour toi

Le premier vers pose la question inévitable de la taille du narrateur, puisque celui-ci se qualifie d’amant de l’univers. L’amant étant, nous le savons, celui qui aime une femme, le lui déclare et est aimé d’elle en retour. Ceci pose l’épineuse question de la sexualité, nécessaire à la notion d’amant, sauf dans l’amour courtois. Le narrateur-prince-d’amour-chevalier-emo serait-il alors également un Géant dévoreur des mondes, similaire au Galactus, personnage tragique de l’univers des super-héros, qui doit dévorer les mondes et leurs millions d’habitants pour survivre? Nous pourrions le croire, puisque le vers « Dans mon âme millénaire » vient renforcer cette idée. Amant de l’Univers, c’est à dire celui qui aime l’Univers, mais à la fois celui qui le détruit, puisqu’il lui vole également son air, son oxygène, le suffoquant ainsi. L’effet de serre mentionné, dans l’âme du narrateur, est-il une référence au dilemme mentionné plus haut? Le narrateur étant désenchanté puisqu’il doit tuer celle qu’il aime ou survivre, mais survivre en tuant celle qu’il aime veut également dire détruire toute forme de vie autour de lui, devenant celui qui est, effectivement… seul au combat! 

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Le narrateur, figure tragique du Géant mangeur de mondes, se tenant au milieu d’un monde dévasté?

Mes cheveux touchent au ciel
Les arbres sont fanés
Les châteaux éteignent leurs tourelles
Et s’en vont en fumée

Retour, dans cette strophe/couplet, au présent narratif ou le narrateur, que nous savons maintenant  géant mangeur de monde, regarde la désolation du spectacle de destruction qu’il amène avec lui, partout où il va. Ses cheveux touchant au ciel puisqu’il est grand comme la tragédie qu’il porte en son coeur, le décor sur lequel il pose ses yeux n’est qu’une réflexion de son état d’âme, et les tourelles éteintes, partant en fumée, représente la capitulation de ce peuple de valeureux combattants qui a tenté de l’arrêter, mais qui, dans l’attente d’une mort imminente, préfère aller passer ses derniers moments de vie avec femme et enfants. Mention spécial au mot tourelle, qui est franchement pas assez utilisé en poésie moderne. Props, les BB.

Sur mon cœur, j’ai écrit
L’histoire de ta vie
Les mains jointes à la boue
Je prie pour te retrouver
Perdu dans la foret désenchantée
Sans trace de toi
Seul au combat

Retour à ce « tu » qui hante le poème du début à la fin, le lecteur est laissé à ses doutes pour tenter de résoudre le mystère de cette deuxième personne du singulier. Qui est donc cette mystérieuse personne que le narrateur cherche tant à retrouver? Est-ce l’Univers elle-même, qu’il désire tuer pour enfin en finir avec sa propre existence absurde? Ce serait-là un aveu clair de la position du narrateur quant à la question qui a déchiré Sartre et Camus, soit la question de l’existence: non content de ni s’engager (Sartre), ni se révolter (Camus), le narrateur choisit plutôt la voie de la violence, suffoquant cet univers qui le fait souffrir, en finissant avec la vie de toute chose pour en finir avec la sienne, millénaire, éternelle, absurde. Le narrateur serait donc un nihiliste, un anti-théiste dont la position de Dieu destructeur le fait se questionner sur les raisons de l’univers-amante qu’il tente de détruire.

Et si ce « tu » que ce Galactus destructeur des mondes recherche tant était plutôt celle qui pourrait l’arrêter, cette femme qui pourrait lui arracher le coeur et finalement mettre un stop à sa folie meurtrière? Nos questions demeurent sans réponses, et derrière leurs chevelure luxuriante, les BB nous posent la question de l’existence et du sens de la vie. 

REFRAIN X2

Roch Voisine, Hélène: une analyse littéraire

Pour sa prochaine analyse, Littéraire Déchu se penche sur le hit mondial « Hélène », de Roch Voisine.  On s’excuse à l’avance aux fans de Dany Ross.

Y’est-y pas beau, Roch?

Seul sur le sable les yeux dans l’eau
Mon rêve était trop beau
L’été qui s’achève tu partiras
A cent mille lieux de moi
Comment oublier ton sourire
Et tellement de souvenirs

Côté forme, nous avons affaire à un classique dans le milieu de la chanson, AA-BB-CC au niveau de la rime. Rien de particulier de ce côté. Le poème s’ouvre toutefois sur une note particulière au niveau de la thématique, puisque nous nous demandons ce que fais le narrateur couché, seul sur la plage avec la face dans l’eau. On pourrait croire qu’il vit un moment d’émotion: l’eau et les yeux renvoient aux larmes, et l’emploi de l’imparfait pour qualifier le rêve du vers suivant laisse entendre que celui-ci n’est plus – le narrateur pleure et, honteux de pleurer comme devrait l’être tout homme qui mange de la viande rouge, il se cache en se mettant la face dans l’eau (Qui est une figure récurrente du courant de la « Chanson d’amour Québécoise », voir Mario Pelchat et Les pleurs dans la pluie, l’homme a tendance à cacher ses larmes avec de naturelle, pluie, lac, douche.)

Bref.

Les prochains vers expliquent la cause de cette peine soudaine qui assaille le narrateur, puisqu’un « tu » mystérieux semble être destiné à s’éloigner une fois venu la fin de l’été. Une recherche thématique jumelée à un champ lexical relié à la nature (Sable, eau, été, lieux) nous permet d’affirmer que la cause de cette tristesse serait le départ des outardes à l’automne. Le narrateur est donc probablement un amoureux des animaux, de la nature, ornithologue ou naturaliste (NDLR: à ne pas confondre avec naturiste).  Le vers suivant, qui mentionne les sourires qui ravivent des souvenirs douloureux, laissent croire que le narrateur a découvert une sorte d’oiseau capable de sourire, une super outarde aux capacités humaines dont le départ vers le « pays loin là-bas », les États-Unis d’Amérique, l’attriste. Nous avons là la fameuse Hélène qui donne son titre au poème.

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Voici Hélène

Nos jeux dans les vagues près du quai
Je n’ai vu le temps passer
L’amour sur la plage désertée
Nos corps brûlés enlacés
Comment t’aimer si tu t’en vas
Dans ton pays loin là-bas

La prochaine strophe sert de pont entre l’introduction où le sentiment de tristesse est rapporté et le refrain où toute la tragédie du poème « Hélène » est exprimée, mais ne nous devançons pas. Le vers « Nos jeux dans les vagues près du quai » n’est pas sans rappeler le concept d’inquiétante étrangeté Freudienne, puisque le narrateur s’amuse dans un lac avec une outarde mutante qui sourit. Nous pourrions croire à la folie, puisque le temps, seule constance de la vie humaine, se dissipe lors de ces jeux dans les vagues. Même si le prochain vers parle d’amour, cet amour est tout de suite accompagné de cette inquiétante « plage désertée » – désertée de toutes les autres Bernaches du Canada qui sont parties? Désertée de vie humaine? Pourquoi l’amour a-t-il besoin de ce décor glauque, des vagues près du quai qui laissent présager la tempête? Rappelons-nous la première strophe et les larmes cachées par la face dans l’eau du narrateur. Il est raisonnable de croire que cette première strophe était le flashforward d’une scène qui se déroule lors de la deuxième strophe. 

C’est la deuxième partie de cette strophe qui vient certifier le doute: « Nos corps BRÛLÉS enlacés » révèle toute l’horreur de la chanson, puisque le narrateur ornithologue emo brûle le corps de l’outarde – peut-être l’a-t-il fait avec un chalumeau, peut-être l’a-t-il fait avec un four à 450 degrés, nul ne le saura jamais, mais sa motivation se révèle être celle du début. « Comment t’aimer si tu t’en vas dans ton pays loin là-bas » prend la forme d’un douloureux aveu du criminel dansant dans l’eau avec le corps calciné de celle qui fut son amour mais qui devait le quitter parce que la migration.

Hélène things you do make me crazy bout you
Pourquoi tu pars reste ici j’ai tant besoin d’une amie

Le premier vers, que l’on pourrait librement traduire par: « Hélène, les choses que tu fais me rendent fou. » Pourquoi l’utilisation de l’anglais, d’ailleurs? Mais qui donc utilise aussi l’anglais pour parler d’émotions que vivent le narrateur, comme la rage, la folie, la violence et le meurtre? Je vous le donne, dans le mille… SHAKESPEARE! Oui, le célèbre dramaturge n’utilise-t-il pas la langue anglaise pour faire vivre l’un de ses personnages les plus tragiques, j’ai nommé Hamlet!  Et c’est là le génie du poète: quatre siècles d’histoire, de dramaturgie, de littérature et de rêves tiennent en l’espace d’un seul vers.

Le deuxième vers n’a pas de sens puisque les Outardes font de très mauvaises amies, comme le dit si bien le proverbe.*

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Shakespeare, inspiration principale de Roch Voisine?

Hélène things you do make me crazy bout you
Pourquoi tu pars si loin de moi
Là où le vent te porte loin de mon cœoeur qui bat

La répétition ici vient en quelque sorte humaniser le narrateur ornithologue emo meurtrier qui, en répétant ce vers encore une fois, tente de rationaliser l’acte d’horreur qu’il vient de commettre: c’est en répétant un mensonge que l’on peut commencer à y croire. L’emploi du véhicule « vent » pour transporter l’outarde Hélène pourrait être interprété comme un signe d’espoir puisque les oiseaux comme Hélène sont portés par le vent, mais non, le vent ne peut transporter une outarde morte, c’est plutôt l’âme d’Hélène qui est emportée par le souffle de Poséidon, loin du coeur qui bat du narrateur: mais pourquoi l’oxymore « Coeur qui bat », tous les coeurs battent. Tous? Non. Pas les coeurs de gens morts. Et si le coeur du narrateur bat, celui d’Hélène l’oiseau au si beau sourire, lui, ne bat plus.

Hélène things you do make me crazy bout you
Pourquoi tu pars reste ici reste encore juste une nuit

Elle part parce qu’elle est morte et que le courant l’emporte au loin. 

Seul sur le sable les yeux dans l’eau
Mon rêve était trop beau
L’été qui s’achève tu partiras
A cent mille lieux de moi
Comment t’aimer si tu t’en vas
Dans ton pays loin là-bas
Dans ton pays loin là-bas
Dans ton pays loin de moi

Retour au flashforward du début, qui est maintenant devenu un présent trop fatal pour être soutenu. Seul sur le sable, les yeux dans l’eau, le lecteur peut s’imaginer pourquoi celui qui a tué l’outarde qu’il aimait veut s’enlever le don de vue, tout en comprenant que ce « pays à cent mille lieux de moi n’est pas les États-Unis d’Amérique comme la logique du texte le laissait présager au début, mais bien la mort. Le lecteur demeure cependant avec une question: la face dans l’eau, ça respire mal, qu’adviendra-t-il du narrateur? Libre à celui qui achève le poème de répondre à la question…

HÉLÈNE, ROCH VOISINE, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Un homme fou d’amour pour une outarde la tue, la brûle et s’immerge la tête dans l’eau parce qu’il le regrette un peu. »

*Les outardes sont de mauvaises amies

Éric Lapointe, Brume de ta bouche: Une analyse littéraire

Aujourd’hui, Littéraire Déchu vous gâte avec un classique qui avait déjà été abordé, sous un angle plus particulièrement visuel, par La Fille et HelL de La Diagonale

LES BRUMES DE TA BOUCHE*

Celui qui a voulu voir le bout de sa vie
Celui qui a connu la chaleur de ton lit

Cette strophe commence en introduisant le personnage principal du poème, qui, on peut le croire, est quelqu’un qui a essayé de se suicider puisqu’il a voulu voir « le bout de sa vie », qui est, en quelque sorte, une métaphore pour la mort. Le vers suivant, qui lui est uni par la rime (On parle ici d’une strophe AA-BB-CC) laisse croire que le personnage aurait pu tenter de s’enlever la vie dans un lit, probablement en gardant ses couvertes sur sa tête après une flatulence. 

Celui qui a touché le ciel de tes cheveux
Ne sait plus oublier même en fermant les yeux
Apres avoir été le plus grand le plus fort
Celui qui t’a aimé peut-il aimer encore?

Le ciel des cheveux du vers suivant renvoie à une figure angélique, une figure céleste (le ciel = le cheveu). Le personnage, ne sachant plus oublier ce cheveu divin, réalise toute la faiblesse qui l’habite en réalisant que son amour du cheveu d’ange (à ne pas confondre avec le spaghetti) ne sera jamais égalé. Le plus grand, le plus fort, c’est l’amour, et celui-ci est impossible après avoir été si intense. Il est ainsi révélé que le personnage principal est un coiffeur à la recherche du cheveu impossible. La thématique divine nous laisse entendre qu’il coiffait Jésus, ceci l’a déprimé et il a essayé de se suicider dans un lit. Ce coiffeur divin et déchu est nul autre que Lucifer.

(Refrain)

Que les morveux se mouchent
que les autres se touchent

Éric Lapointe explore ici la dichotomie principale de toute vie terrestre: il y a d’un côté les malades qui morvent, ceux qui sont rongés par la mort, de l’autre, les vivants, et leur pulsion de vie qui les poussent à se toucher. À l’instar d’Eros/Thanatos, Roméo/Juliette ou Satan/Dieu, le poète ici instaure une grande dualité fondatrice: morve/viendu, c’est le combat des fluides. 

Les brumes de ta bouche
seront toujours mouillées

On demeure dans les fluides, mais on n’est pas certain de savoir lequel qu’on veut qu’il gagne, dans le combat des fluides, finalement.

Que le diable et sa fourche
à l’ombre se couchent

Ces deux vers renvoient explicitement au Lucifer-coiffeur du début, à la recherche du cheveu parfait. La triple rime en « ouche » renvoie, tant qu’à elle, dans la forme, au son « woosh », un son qui n’est pas sans rappeler le son du vent dans les prés, sur les collines, le « woosh » d’une bicyclette qui vous frôle à toute allure, mais, surtout, le « woosh » de Lucifer qui tombe du ciel pour aller couper les cheveux des hommes. À noter le double-sens du mot fourche, qui, d’un côté, est l’arme du Diable, de l’autre, est sa crotch, son pénis, l’ultime tentation. Mais la question demeure: est-ce que le diable se mouche ou se touche? 

Dans les brumes de ta bouche
je me suis réveillé…

je me suis reveillé…

Ça devait être awkward.

Celui qui a mangé de ton fruit défendu
Ne veut plus partager son paradis perdu

Passage qui renvoie évidemment au paradis qu’ont perdu Adam et Ève en croquant dans la pomme de connaissance qui leur était tendue par nul autre qu’un Lucifer coiffeur. Une traduction d’une version de la bible datant de 230 après Jésus Christ parle plutôt de cunnilingus lors de ce passage classique. Le poète, en l’occurrence Éric Lapointe, révèle ce savoir et son érudition en matière de christianisme. 

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Ou ben il est juste ben fan de Courbet

Tous ceux qui ont vécut tout nu sur tes rivages

Ne sont pas revenus de leur dernier voyage

Celui qui a dormi une nuit sur tes plages

Aura toujours envie de l’eau de ton coquillage

Depuis le début du poème, le narrateur fait référence à une mystérieuse deuxième personne du singulier qui hante le poème. Qui est ce « tu » dont les rivages aurait profité à une panoplie de personnages nus? C’est un « tu » qui donne soif, mais un « tu » qui ne pardonne pas, un « tu » qui donne soif, un « tu » dont on ne revient pas. Le personnage-Lucifer-coiffeur-chercheur d’amour les yeux fermés pourrait-il être à la recherche de cette passion si forte qu’elle pousse des gens à se promener tout nu et à ne jamais revenir? Ceux-ci, buvant leur eau à même un coquillage, ne sont pas sans rappeler le vieux Diogène de Synope qui buvait l’eau des fontaines à même son écuelle, nu dans son tonneau. Cette plage pleine de nudistes est donc une comparaison à Athènes, la Grèce Antique et la philosophie grecque, mais à la fois plus cynique tout en étant un havre de paix pour les amateurs de courants d’air. 

(Refrain)

Tous ceux qui ont goutté le champagne de ton corps
n’ont jamais dessaoulé
Tous ceux qui ont nagé vers ton île au trésors se sont noyés

C’est ici que se dévoile la clé de l’intrigue, puisque le « tu » se voit attribué un corps, alors qu’il n’était alors qu’un « rivage » aux « plages » parsemées de nudiste. Ce « tu » posséderait même une île au trésor qui serait la cause de plusieurs noyades. Cette strophe renvoie évidemment un mythe d’Ulysse et des sirènes: c’est logique – qui dit sirène dit coquillages, dit paradis perdu, dit fruit défendu, mais qui plus est, quelle est la sirène aux cheveux si soyeux qu’elle pourrait faire tomber un ange des cieux grâce à sa chevelure de feu, le feu étant l’emblème même de l’enfer et symbole ultime de Lucifer? Qui donc pourrait séduire si loin un coiffeur et l’arracher de la ponytail du Christ, une ponytail qui sent probablement les arc-en-ciel et les chatons? Qui est cette sirène, fille de Triton, qui respire de la brume et pourrait, avec sa beauté, rivaliser avec le fils de Dieu et lui voler son ange le plus puissant? Oui, vous l’aurez deviné…

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Yup. Arielle la sirène porn.**

La chanson « Les Brumes de ta bouche » se révèle donc être cette impossible histoire d’amour entre une sirène qui tue les hommes qui tentent de la trouver et un ange déchu qui se jette en bas de son nuage pour la posséder, mais qui préfère, à l’instar des hommes qu’il méprise maintenant, se noyer et retourner en enfer lorsqu’il réalise que les sirènes n’ont pas de vaginalité, malgré tous les efforts du monde moderne pour en faire un objet de fétichisme sexuel.

*Paroles trouvées sur http://www.parolesmania.com – fautes d’orthographes comprises
** Prière de ne pas associer La Petite Sirène et L’Origine du monde, ça pourrait grandement ruiner votre enfance.

Géant, Sauve-toé pas: une analyse littéraire

Ça fait déjà quelques mois que Géant et son simple « Sauve-toé pas » ont été relégués aux oubliettes des phénomènes éphémères de Youtube. Tout le monde, dans le coin de Mars 2011, a pu se délecter des paroles inoubliables et, surtout, de l’esthétique médiocre du vidéoclip du sympathique, quoique douchesque, chanteur à la thyroïde hyperactive. Mais alors que les gens se sont attardés puis ont oublié (sauf moi et un chummey qui chantons toujours cette chanson ensemble chaque fois qu’on se voit) la chose, personne n’a plongé dans toute la compléxité des paroles de Géant. Alors pour vous, sans plus tarder, voici l’analyse littéraire de l’oeuvre. Mais, pour commencer, le vidéo!

Pas mal, hein? Allons-y maintenant pour les paroles et, bien sûr, l’analyse.

GÉANT – Sauve toé pas
Va t’en pas
Dis moé ce qui te ferais sourire
J’suis le génie de tes désirs
(On peut tout d’abord remarquer que Géant adopte une forme non conventionnelle pour sa chanson, laissant tomber les formes désuètes du Sonnet ou de la Ballade, optant plutôt pour une forme libre, comme lui.
On peut remarquer qu’en se comparant, dès la première strophe, au personnage mythique qu’est le génie, Géant, dont l’habile subterfuge fut de choisir un nom qui n’étais pas le sien, vient renforcer l’idée qu’on se fait de lui, c’est à dire d’un personnage fort, loin de l’humain, un artiste pur. Les influences de David Bowie sont ici très claires dans ce désir de self-mythologisation ou, auto-mythologisation, dans la lignée des Ziggy Stardust, Lady Gaga ou Michèle Richard)
Ziggy
Influence claire de Géant
Cache toé pas
J’ai ben trop de chose à te dire
Viens que je t’emmène dans mon empire
(Côté forme, dans cette strophe et tout au long du poème, l’utilisation du « toé », ou encore du « ben » renvoie aux origines humbles de Géant. Devant le monopole de la poésie et de la chanson par labourgeoisie et l’aristocratie, Géant fait un Georges Brassens de lui-même et fait de la poésie simplement. On revient à l’auto-mythologisation avec la référence à l’empire, qui réfère au probablement au Royaume d’Arthur, le personnage de Géant étant associé, de par son obsession pour l’amour courtois (les fleurs, plus tard, les mots doux, l’amour) à Lancelot du Lac ou Perceval.)
(REFRAIN)
Heille! Sauve-toé pas!
Donne-moé mon bec avant de partir!
T’as toujours su comment me séduire
(L’utilisation de l’interjection (« Heille! ») et de l’impératif au deuxième vers insuffle un sentiment d’urgence un poème, mais également une certaine violence. Géant donne des ordres; l’interlocutrice du narrateur ne saurait se sauver sans embrasser celui-ci. Pourtant, on parle d’un bec, et non d’un baiser. Le bec étant le pendant enfantin du baiser, on pourrait croire que le narrateur vit une sortie de relation incestueuse avec son amoureuse, qui joue également le rôle de mère. Donne-moé mon bec avant de partir, comme l’implorerait un enfant à sa mère après que celle-ci l’ait bordé. Le bec devient jeu de séduction et l’interlocutrice devient une figure d’Héra, à la fois mère, à la fois femme, fertile, mais sexuée.)
Tiens! V’la tes fleurs
Je les avais cachées dans l’armoire
Pensais-tu t’en sauver à soir?
(Côté forme, c’est la première fois que le premier vers d’une strophe ne se termine pas en « pas », mais plutôt par fleur. Pourtant, la rime, certainement plus douce, est assombrie par l’emploi de l’interjection encore une fois très directe, « Tiens! », qui bouscule le rythme du vers. L’emploi du mot « armoire » reflète un sens doubleLe narrateur semble en effet cacher quelque chose, en l’occurence, ses fleurs. Pourquoi les cache-t-il? Pour jouer, peut-être? Ou alors, peut-être parce qu’il a honte, honte de quoi? Peut-être de son homosexualité, armoire étant un synonyme de placard, avec sensiblement la même forme syllabique et à peu près la même prononciation. Les fleurs deviennent donc une représentation du narrateur qui, lui aussi, sort du placard et arrête de se cacher. Tiens!, dit-il, voici qui je suis, et il n’a plus honte. Deuxième hypothèse: le mot armoire renvoie à « Armoirie » et vient ainsi appuyer la thèse du narrateur comme poète-chevalier; son amour (les fleurs) étant caché derrière son devoir (les armoiries).
Le vers Pensais-tu t’en sauver à soir implique probablement une torride session d’amour non-consentente.)
Heille, ma douce!
On es-tu ben ensemble.
Moé que je sais qu’à chaque jour j’en reviens pas.
(On sort ici de la forme A-B-B qui régissait la chanson depuis le début au niveau des rimes pour un chaotique A-B-C, qui reflète le chamboulement que ressent le poète narrateur chevalier à la vue de sa douce. L’emploi de « Ma douce » vient clarifier, finalement, le sexe de l’interlocutrice.)
Savon-glycerine-20730030010-500
L’interlocutrice est peut-être aussi un savon, car les savons sont reconnus pour leur douceur.
J’aime assez ça me coller su toé
En écoutant nos émissions préférées
J’toujours en manque
En manque de ta bouche dorée
(Le mot clé de cette strophe semble être le mot « manque », répété par deux fois par le chanteur. Le manque peut certainement renvoyer au manque sexuel, qui vient expliquer pourquoi il insiste, lors du refrain « Pensais-tu t’en sauver à soir »; puisque la satiété sexuelle est impossible, chaque nuit est une orgie. La figure de la bouche dorée pourrait donner à penser à deux symboles différents, le premier étant celui du Roi Midas, qui changeait en or tout ce qu’il touchait. La bouche dorée renvoit à ce conte et donc au besoin incessant d’argent, d’or et de bijoux du poète narrateur chevalier pimp, qui ne vit que pour la dorure, la parure, et cette interlocutrice qui devient en quelque chose son trophée.
Le deuxième symbole auquel renvoit la bouche dorée (golden), est au symbole du Golden shower.)
(REFRAIN)
 
Ouais!
(Une strophe, un vers, un mot; toute l’intensité de la chanson converge ici.)
Laisse moé te toucher!
Laisse moé te goûter!
(Dans un moment de confusion, le narrateur poète chevalier pimp confond sa douce pour une pâtisserie.)
T’es vraiment la plus belle
Ma femelle à moé!
Quand je te regarde je m’entends rêver.
(L’utilisation du mot femelle, bien sûr, évoque un aspect primaire, presque animal à la relation que vit le narrateur poète chevalier pimp avec sa douce. Plutôt que de l’appeler une femme et de renvoyer à des critères de beauté conventionnelle, le poète narrateur chevalier pimp choisit d’employer le mot femelle. Ses critères de beauté sont donc animaux, et les animaux choisissent la femelle le plus susceptible de leur donner plusieurs enfants. Le narrateur poète chevalier pimp père de famille cherche donc une mère pour ses enfants, et non pas une relation basée sur le sexe ou même l’amour. C’est son désire de procréer et de sauvegarder la race qui anime donc le narrateur. Le titre de la chanson « Sauve-toé pas », prend donc tout son sens: « Sauve-toé pas, j’ai encore de la semance pour tes entrailles. » aurait été plus juste.)
Ouais.
OUAIS!
OUAIIIS!
(Sachant que la chanson est une ode à la fertilité, nous pouvons déduire que ces « Ouais » sont des cris de jouissance et de viendu.)
(Refrain)
 
T’es mon bijou
Qui brille tout le temps
Par en dedans

(Alors qu’il est évident que le bijou est l’interlocutrice du narrateur, sa qualité de briller par en dedans n’évoque non pas une malformation génétique ou encore la lumière intérieure (Dieu) qui animait le coeur, selon Descartes, mais bien l’enfant qui s’apprête à naître et qui a été conçu de cette union entre un homme et une femme. Fécondée, l’interlocutrice, mère et amante du narrateur, porte en son ventre la lumière qui fera à jamais scintiller l’espèce humaine et animale: le miracle de la vie.)

Dans son tout, Sauve-toé pas, de Géant est donc une ode à la fertilité et aux chevaliers errants qui cherchent une gente dame à fourrer.

Merci.