J’ai vu maman embrasser le père Noël: Adultère et nazisme

Dans cette série d’articles hivernaux, Littéraire Déchu s’attaque à certains classiques des chansons de Noël et vous explique, une analyse littéraire à la fois, à quel point il déteste vous entendre les fredonner en attendant l’autobus, les pieds dans la gadoue.

J’ai vu maman embrasser le Père Noël

« L’adultère encensée d’une chanson qui rappelle le triste souvenir de l’Allemagne Nazie. »

Quoi de mieux pour se mettre dans le mood que Marie-Élaine Thibert qui y va d’un pas de danse musical sur un show de musique Radio-Canadien, En direct de l’Univers, Belle et Bum, Unité 9, on le sait ben pas, on écoute pas la tivi, on préfère lire et pleurer dans le noir. (ou avec une lampe de poche, on lit pas le braille.)

C’est Noël et comme chaque année
Le petit Jojo a des joujoux plein sa ch’minée
Mais depuis la nuit même
Il a aussi un secret
À son nounours qu’il aime
Il mumure «si tu savais» 

Première question: pourquoi une chanson de Noël, supposée nous rappeler de doux souvenirs d’enfance, de plaisir, d’insouciance et de liberté, commence-t-elle avec un enfant qui voit, comme à chaque année, ses parents brûler tous ses jouets dans le foyer? Ce non-sens, cette entrée en matière haineuse est assez pour nous faire oublier l’allitération (jojo/joujoux) qui suit. L’autre élément perturbant de ce conte de Noël à la saveur bien particulière est l’emploi du mot « aussi », dans le vers « Il a aussi un secret. » Cette phrase étant positive, le mot « aussi » donne au mot « secret » une relation d’égalité à quelque chose d’autre – mais à quoi donc? Jojo a AUSSI un secret, c’est à dire que d’autres personnes ont un secret. Nous croyons tout d’abord qu’il s’agit du personnage « Nounours », pourtant nous sommes rapidement détrompés par l’idiome « si tu savais », qui signifie « OH LÀ LÀ IL S’EN PASSE DES CHOSES QUE TU NE SAIS PAS. » en langage d’enfant. 

Un examen du champ lexical composé des mots « nuit », « secret » et « murmure » nous pousse à établir le contexte de ce conte de Noël dans un endroit sombre, lugubre, où les enfants ont des secrets aussi terribles que ceux de leurs parents, secrets qu’ils ne peuvent même pas confier à leur plus proche allié, l’adjuvant « Nounours » (à ne pas confondre avec l’Adjudant Nounours, militaire américain emprisonné pour sodomie dans les années 50. Nous sommes avec toi, Nounours, où que tu sois.), tant ils sont dangereux.

Moi, j’ai vu petite maman hier soir
En train d’embrasser le Père Noël
Ils étaient sous le gui
Et me croyaient endormi
Mais sans en avoir l’air
J’avais mes deux yeux entr’ouverts 

Une chanson de Noël, nous le répétons, devrait être joyeuse, et non pas aborder sans dénoncer, c’est à dire PROMOUVOIR, l’adultère. Quand on sait que 49.9% des mariages se sont soldés par un divorce en 2008, brisant ainsi la vie de plusieurs enfants qui ne croiront subséquemment plus à l’amour, devenant des ivrognes, des âmes en peine, pire, des paroliers. Qui plus est, cette relation adultère secrète se passe dans la maison familiale, devant l’enfant innocent, qui n’a même pas la chance de protester, de croire à la pureté de sa mère, à la bonté des hommes. Non, dès son plus jeune âge, c’est le sexe, l’alcool, les bars et la drogue qui envahissent son pauvre imaginaire sans éducation.

Mais ça ne s’arrête pas là!

En sachant que l’enfant a un ourson en peluche et y allant avec la loi des moyennes, l’actuaire en chef de Littéraire Déchu nous rapporte que l’enfant, dans l’histoire, pourrait avoir 6 ans et que sa mère, entre 33 et 36 ans. N’est-il pas scandaleux alors de la voir se donner, vulgairement, telle une femme objet, un trophée, une barbie, à un homme (le Père Noël), beaucoup plus vieux qu’elle, promouvant ainsi le cliché du « Sugar Daddy » et de sa « Trophy Wife », et donner cet exemple à son fils, le jeune Jojo, qui lui-même perpétuera la roue malsaine, cherchant à tout prix la beauté avant l’amour et l’esprit, ajoutant à sa personnalité d’ivrogne incapable d’émotion une couche de misogynie, faisant 3 enfants à une femme pour ensuite la quitter, sans l’avoir mariée, et finir ses jours avec une autre, de 30 ans sa cadette, au volant d’une rutilante Mustang à Mont-Tremblant? En ce sens, la chanson fait la promotion d’un patriarcat crade.

Nous ne savons toujours pas qui est Guy et pourquoi ils s’embrassaient sous lui, ni quels étaient ses sentiments par rapport à la situation, que nous jugeons malaisante.

Ah si papa était v’nu à passer
J’me demande ce qu’il aurait pensé
Aurait-il trouvé naturel
Parce qu’il descend du ciel
Que maman embrasse le Père Noël 

Non, fiston. Il n’aurait pas trouvé ça naturel. Papa serait allé dans le garde-robe. Il aurait chargé le douze qu’il garde pour la chasse aux canards et il aurait descendu tous les rennes de Père-Noël devant ses yeux, pour lui faire ressentir la perte d’un être cher, à lui aussi. Il aurait probablement bu son lait, mangé ses biscuits et se serait masturbé avec le Fleshlight qu’il lui avait demandé pour Noël, parce que bon, lui et Maman, ça allait pas fort fort anyway, pour qu’elle le trompe avec un allemand barbu et obèse. Mettons que le sexe devait être rare.

Et c’est là le scénario le plus doux. Violence conjugale, meurtre, suicide, s’enfermer dans sa chambre et pleurer en écoutant du Vincent Vallières, Vincent Vallières qui fait un duo avec Kaïn, Roger Tabra qui en fait une ballade rock pour Éric Lapointe et Marie-Chantal Toupin,  les conséquences d’un tel baiser sont inimaginables et, surtout, toutes plus dégoûtantes les unes que les autres.

Quand j’ai vu petite maman hier soir
En train d’embrasser le Père Noël
J’ai bien cherché pourquoi
Et j’ai deviné je crois
C’est parce qu’il m’avait
Apporté de si beaux jouets 

Et/ou ta mère est une slut, Jojo. T’as pas honte?

Aussi pour l’an prochain j’ai bon espoir
Qu’il viendra encore à mon appel
Et de nouveau je ferai semblant
De dormir profondément
Si maman embrasse le Père Noël 

C’est dans ce dernier paragraphe que toute l’horreur de cette supposée « chanson de Noël » se révèle – puisque loin de vouloir dénoncer l’adultère, loin de vouloir mettre au jour la supercherie d’un vieillard qui séduit de jeunes maman grâce à ses pouvoirs magiques, l’enfant, en totale perte de repères, décide de fermer les yeux devant ce qu’il voit, même si cela devait se répéter année après année. Nous l’avons dit, le Père Noël retrace ses origines en France, en Hollande (maintenant les Pays-Bas) et en Allemagne. La chanson, écrite en 1952, tout de suite après la 2e Guerre Mondiale, nous force à soutenir l’hypothèse selon laquelle ce chant populaire ne renvoie non pas à l’esprit des fêtes et à une douce coquinerie entre adultes consentants, mais à l’Europe et à l’Allemagne Nazie, où des millions d’Allemands ont fermé les yeux sur les atrocités commises par leur pays au nom de la prospérité, à l’instar du jeune Jojo à propos du crime de sa mère.

C’est là que ce joue tout le drame de cette chanson. La prochaine fois que vous entendrez un enfant la chanter, nous vous invitons à lui intimer de se taire tout en lui expliquant toute la souffrance qui se cache derrière les paroles et de lui rappeler, par devoir de mémoire, la vraie signification des yeux fermés de Jojo et, à travers lui, l’innocence perdue de toute une nation… de toute une planète.

 

santa

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Feu de paille, une analyse littéraire

Littéraire Déchu vous propose aujourd’hui le tube « Feu de paille », proooooobablement le titre de chanson le plus ironique étudié jusqu’à présent…

Feu de paille, d’Annie Major-Matte, l’analyse littéraire résumée en une phrase

« Une relation amoureuse ratée se termine au bûcher. « 

Ainsi au ciné
C’est pas la peine de se demander
Vers quoi s’orienter
Car toi et moi on le sait
That I, no I, I never said I love you

Le poème « Feu de paille » de la poètesse Annie Major-Matte s’étend sur des couplets de quintains, le premier desquels s’articule autour de quatre rimes en « É », suivi d’une rime en « OU », ce qui, tant qu’à nous, prouve qu’AMM se fout bien du vieux truc littéraire qui dit qu’il faut impressionner son lectorat dès la première page de l’oeuvre.

Le premier vers se termine sur une troncation, puisque le mot « Ciné » renvoie effectivement à la forme scientifique « cinéma », « cinémascope » ou encore « cinématographie », nos généticiens littéraires (salutations à Mme Jacinthe Martel de l’UQAM) ne s’entendent pas encore tout à fait sur la forme longue à employer après avoir étudié les manuscrits du recueil « Dissidence ». Dans un cas comme dans l’autre, l’utilisation d’une troncation renvoie définitivement vers la langue paysanne, voire même le joual ou l’argot – nous pouvons donc affirmer sans l’ombre d’un doute que l’action se déroule dans Hochelaga-Maisonneuve (aussi appelé HOMA par des gens de peu de qualité, nous vous épargnerons les qualificatifs de haine attribués à ceux qui disent RoPePa) en 1965 ou, du moins, après l’apparition des salles de cinéma accessible au public. 

Nous fixons à date à 1965 puisque nous croyons que le poème se temporalise tout près de l’arrivée des salles de cinéma grand public grâce au vers « C’est pas la peine de se demander/Vers quoi s’orienter », qui démontre clairement que le protagoniste ne sait pas où est l’écran, révélant ainsi la nouveauté relative du médium. Nous imaginons donc un couple d’ami ou d’amants, confus, au milieu de la salle de cinéma, fixer le plafond, couchés sur le dos et se demander pourquoi c’est plate de même les vues. 

Et si on se connaissait
Comme on se connaîtrait
Si nous étions amants
Ne perdons surtout pas de temps
Still I, no I, I never say I love you

La prochaine strophe explique plus en détail la relation entre les deux protagonistes du poème: ils sont amis, mais l’un des deux aimeraient être amant. Ça rend l’autre mal à l’aise (à l’instar de la jeune Katia, en 6e année, qui avait répondu « Va chier » sur un papier roulé en boule après avoir lu le poème d’amour que le rédacteur en chef de Littéraire Déchu lui avait écrit, plein d’espoir, lui inculquant de ce coup une haine profonde de toute chose littéraire, le poussant par la suite à faire 5 ans d’études en littérature, juste pour faire chier. Nous connaissons la suite.)

Devant ce postulat, le personnage désiré répète au personnage désirant que « No, I never say I love you », c’est à dire qu’il ne dit jamais je t’aime. Nous avons donc un cynique, une blasée de l’amour, peut-être est-ce plutôt quelqu’un qui ne croît plus à l’amour, trop blessé, ou encore une figure du Don Juan moderne, prenant vie sous la plume affinée d’AMM, qui même s’il aime beaucoup, n’est pas nécessairement meilleur pour aimer. (Copyright Felix Gray 2004).

Ce n’est qu’un feu de paille
I never said I loved you
Dis qu’est-ce qu’on attend ?
Mais c’est pas la peine de croire
Qu’un seul feu de paille
Would make me say I love you
Viens vers moi tendrement
But I’ll never say I love you
I never said I love you

Comme à l’habitude de nos poètes favoris, c’est lors du refrain qu’est révélé au lecteur la clé principale de l’intrigue. L’apparition soudaine des mots « Feu de paille » vient apporter un éclairage soudain à la poésie de Mme Major-Matte. Un rapide examen du champ lexical de l’expression feu de paille nous permet de mettre au jour le lien qui unit les mots « feu » et « paille », qui, lorsque conjugués ensemble, renvoient bien évidemment aux bûchers sur lesquels ont brûlé les sorcières de Salem en 1692. Effectivement, c’était sur des bûchés de bois et de paille que celles-ci étaient attachées pour ensuite être renvoyées en enfer. 

Nous réalisons donc toute l’horreur des paroles couchées sur le papier devant nous en même temps que le protagoniste « désiré » qui découvre que le « désirant », en quête de l’objet « I love you » utilise le « feu de paille », c’est à dire le « bûcher », qui est l’opposant de l’adjuvant qui est « Never said I love you », pour obtenir ce qu’il désire, c’est à dire le « Désiré », qui est à la fois sujet et destinataire selon le schéma actanciel suivant. 

actanciel

Pour simplifier, quelqu’un menace le protagoniste de se brûler vif s’il ne lui dit pas « je t’aime », ce qui est, à notre connaissance, le synopsis de 70% des comédies romantiques et la nouvelle ligne éditoriale du Voir*

Tu peux disposer
Ta respiration s’est calmée
Ta chemise est sous l’oreiller
Et tes souliers dans l’escalier
Babe I, no I, I never said I love you

Dans cette strophe, le narrateur utilise plusieurs euphémismes pour aborder le sujet du suicide du « désirant » qui, n’ayant pas obtenu ce qu’il voulait, c’est à dire l’amour du narrateur, s’incinère sur le feu de paille qui donne son titre au poème. Le premier vers, « Tu peux disposer », étant un euphémisme voulant dire: « D’accord, tu peux maintenant mourir comme le psychopathe que tu es », tandis que le second « Ta respiration s’est calmée », atténue le véritable propos du narrateur, qui nous laisse savoir que son interlocuteur est mort, probablement réduit en poussière et/ou en masse sanguinolente de peau brûlée, telle une Jeanne D’Arc des relations malsaines.

Les trois vers suivants sont en fait un rappel passif-agressif du narrateur nous indiquant que l’amour étant impossible entre lui-même et le désirant puisque celui-ci se laissait traîner un peu partout dans la maison.

Quand tu me fuis
Je cours et puis je te suis
Toi tu me fuis
Quand tu me suis
J’plonge dans l’oubli, l’oubli

À noter que le dernier vers de cette strophe n’est pas une métaphore à propos d’Alexandre Despatie suite à son dernier plongeon raté lors des jeux de Londres 2012.

Mais j’te dirai jamais « Je t’aime »
I never said I love you
I never say I love you
Mais j’te dirai jamais « Je t’aime »

*Hipelaye on va mourir.

Ayoye, Offenbach – Une analyse littéraire

Cette semaine, Littéraire Déchu analyse  une classique de la poésie de rue québécoise: le succès « Ayoye » , par le collectif « Offenbach », est une de oeuvres favorites de l’auteur puisqu’elle le ramène à son enfance pleine de manteaux en jeans, de pantalons troués et de cocaïne. Nous nous excusons aux gens de Sorel.

Ayoye, d’Offenbach, l’analyse littéraire résumée en une phrase:

« Un hibou malheureux chante les vertus de l’homme naturel telles que prônées par Jean-Jacques Rousseau. »

 

Ayoye tu m’fais mal
À mon cœur d’animal
L’immigré de l’intérieur
Tu m’provoques des douleurs
Tu m’fais mal au cœur

Le poème aujourd’hui analysé commence avec un quintil, qui n’est pas sans rappeler les ballades moyennes âgeuses ou encore leur retour en force dans la poésie d’Apollinaire ou de Victor Hugo à leurs époque respectives. Une structure de rime échafaudée sur un audacieux AABBB où l’asymétrie est appuyée par un déséquilibre des forces rimées en présence, doublé d’une rime B en plein milieu du deuxième vers (coeur vs intérieur, douleurs, coeur) nous pousse à croire que le poète, lors de l’écriture de la chanson, était moins coké que ce que l’on pourrait croire. 

Ayoye, à ne pas confondre avec la série télévisée jeunesse du même nom, diffusée entre 2001 et 2003 sur les ondes de Radio-Canada, est un néologisme québécois qui renvoie à la douleur. On le retrouve également orthographié « Adjoye » dans certaines régions plus pauvres du Québec. La poème, s’ouvrant sur ce mot, nous exprime donc dès le premier moment de lecture un sentiment de malaise, de douleur, même, et un champ lexical médical (mal, intérieur, provoque, douleur, coeur) nous pousse à croire que le narrateur est peut-être pris d’une crise cardiaque, ce qui justifierait l’emploi du mot « Ayoye » puisque les crises cardiaques font mal. (Bertrand, Simoneau et all, 2001)

Pourtant, une lecture plus fine du texte nous permet de remarquer que le coeur n’en est pas un humain, mais bien animal. Nous avons à faire à un animal, bipède ou quadrupède, probablement, doté d’une conscience et du don de parole. Voyons voir si le reste du poème nous donne plus d’informations sur ce que nous présumons être une Fable de La Fontaine moderne.

Nous ne sommes pas pareils
Et pis pourtant on s’émerveille
Au même printemps
À la même lune
Aux mêmes coutumes
Nous retournerons ensembles
Comme cendres
Au même soleil

Le « Nous » évoqué dans le premier vers vient confirmer nos soupçons, le narrateur de la présente fable, dans une adresse au lecteur qui est humain, se distingue de celui-ci, il ne lui est pas pareil puisqu’il est animal. Et dans un habile tour de main, celui-ci lui fait pourtant réaliser que malgré leurs différences, ils partagent la même planète et le même environnement. Installation d’une dichotomie civilisation/nature tout au long de la strophe grâce à deux champs lexicaux (printemps, lune, soleil) vs (coutumes, cendres) – le narrateur, que nous imaginons sous les traits d’un animal sage comme un vieux loup gris ou encore un hibou, réaffirme un message depuis longtemps porté par des philosophes comme Rousseau ou Brigitte Bardot: l’homme, au naturel, est bon, mais alors que le hibou demeure bon, sage, naturel, l’homme se corrompt à cause de la société. Toute la technologie de l’homme, tous ses rites funéraires, toute sa civilisation ne le sauvera pas devant l’éternel: il naît des cendres et redeviendra cendres. 

Nous présumons que ces réflexions sont causées par la crise de coeur imminente du hibou, comme suggéré par le « Ayoye » initial. À moins que ce « Ayoye » soit poussé par l’animal en question qui voit à quel point l’être humain saccage la terre. Dans un cas comme dans l’autre, le « Ayoye » est un « Ayoye » passif, mais demeure un « Ayoye » de douleur.

Si le vent frappe à ma porte
Pour m’annoncer le réveillon
Je partirai comme marmotte
Au soleil à ses premiers rayons

Pourquoi quelqu’un prendrait-il la peine de se rendre jusqu’au terrier d’une marmotte la veille de Noël pour lui dire: « Yo, c’est le réveillon. Party! » Nous croyons que le vent est une représentation des troubles d’alcoolisme du poète Gerry Boulet lors des grandes années du collectif Offenbach, plus particulièrement une référence à la fois où il est allé se mettre la face dans un trou derrière chez lui à Longueuil en criant: « ESTIE LES MARMOTTES, RÉVEILLEZ-VOUS, C’EST NOËL! ESTIE FRANÇOISE! DIT Z’Y À MARMOTTE QUE C’EST NOËL. » Cette strophe en est le flashback.

La performance de Mario St-Amand lors de cette scène est particulièrement troublante à voir.

Parmi les roseaux
Cueillir l’oiseau du paradis
À coup de grelots
À son de whisky
Chanter la toune
Comme papillon qui tourne

Retour au temps de narration présent ainsi qu’à l’unité d’action évoquée par la première strophe durant laquelle le narrateur hibou-vieux-loup-pris du coeur s’agenouille parmi les roseaux pour recueillir ce qui est la cause de sa crise cardiaque, et celle-ci devient métaphorique lorsque le lecteur s’aperçoit que ce vieux sage de hibou, tel un personnage berné dans une fable pour enfant, ramasse « l’oiseau du paradis », c’est à dire l’oiseau qui va vers la paradis, et nous savons que ce qui va vers la paradis doit être mort, puisque personne sauf Raël ne va au paradis vivant – le narrateur hibou est donc également père de famille, recueillant son petit hibou, probablement tué par les humains et leur civilisation de marde. Le narrateur, sombrant dans l’enfer de l’alcool et des grelots (?), se promène alors d’arbre en arbre, chantant à jamais sa chanson: « Ayoye, tu m’fais mal. », à qui veut bien l’entendre, tel un poète déchu, un messager blasé, un hermès au coeur brisé, espérant un jour ramener les humains vers la nature et hors de leur civilisation destructrice. 

Ayoye, tu m’fais mal
À mon cœur d’animal

Ça va bien, Kathleen – Une analyse littéraire

Littéraire Déchu vous présente aujourd’hui une analyse littéraire de l’hymne « Ça va bien », composée par l’aède Kathleen. Nous nous excusons à toutes les mamans qui ont dû jeter des bas collants suite à l’écoute du vidéoclip par leur progéniture et à tous les papas qui ont dû payer une teinture blonde à leur fille de 12 ans en 1993.

Ça va bien, l’analyse littéraire résumée en une phrase

« Une hymne tragique à propos de suicide, d’itinérance et de la désinstitutionnalisation au Québec dans les années 1990. »

L’eau a tant passé sous le pont
Que de son lit
Une autre page s’est tournée
Enfin je sors d’une prison
Qui me gardait
Bien enfermée dans le passé

L’hymne « Ça va bien » de Kathleen a été publiée en 1993 chez l’éditeur « SONY MUSIQUE ». L’hymne commence par les réflexions mélancoliques d’un narrateur qui regarde l’eau d’un ruisseau ou d’un fleuve, le poème n’est pas tout à fait clair quant à la terminologie préciser à employer en la matière du cours d’eau dont il est question, nous pourrions également avoir à faire à une rivière ou à un ruisselet, cependant nous pouvons assurer qu’il ne s’agit pas d’une rigole puisque personne ne fait de pont au-dessus d’une rigole. Nous avons contacté un expert en la matière de cours d’eau, mais n’avons pas eu de retour d’appel: Roy, si tu lis ceci, appelle-nous. 

Nous sommes donc en présence d’un narrateur qui regarde l’eau s’écouler de sous un pont, où est situé son lit, ce qui nous indique très clairement que celui-ci est pauvre, possiblement un itinérant ou un troll. La deuxième partie de la strophe jette un éclairage sombre sur les méditations de ce narrateur, qui est en fait un ex-prisonnier qui sort à peine de de cet endroit qui le gardait bien « enfermé dans le passé ». Sa situation comme locataire d’un « dessour » de pont nous indique que sa réinsertion sociale ne s’est pas exactement bien déroulée. Les mots « Une autre page s’est tournée » ne fait pas référence à un livre dont on tourne les pages, c’est plutôt une métaphore. Aucune page n’est littéralement tournée. On parle plutôt d’un pan de la vie du narrateur-prisonnier-troll.

Dans ma tête résonnent les sons
D’une mélodie
Que j’avais presque oubliée
Tout se met au diapason
D’une simple note
Qui me donne envie de chanter

Alors que la première strophe illustrait le contexte de l’hymne-poème « Ça va bien » en établissant le narrateur et protagoniste de la prose comme étant un ex-prisonnier ou un troll qui pleure sous un pont, la deuxième strophe nous donne un aperçu troublant de ce qui se déroule véritablement dans la tête de celui-ci. Alors que le champ lexical composé de mot comme « sons, résonnent, mélodie, diapason, note et chanter » pourraient nous faire croire que le narrateur est un musicien, l’analyse poussée de la première strophe faite précédemment nous laisse plutôt croire que nous avons ici à ce que le manuel DSM V appellerait un trouble schizoïde paranoïaque dont certains des symptômes sont reliés à l’impression d’entendre des voix ou même, dans des cas plus rares, des mélodies, des berceuses chantées par maman pour vous rassurer, et si le narrateur est investi par le désir de chanter, c’est simplement pour se consoler, un peu comme maman le faisait quand le narrateur tombait en s’écorchant le genou, ou lorsque papa le frappait trop fort sur les fesses parce qu’il avait renversé la jarre à biscuit. 

Devant la révélation de cet état d’esprit perturbé du narrateur, nous ne pouvons en conclure qu’une seule chose: la prison à laquelle dont on fait allusion lors de la première strophe n’est pas une prison comme telle, mais bien un institut psychiatrique, et le narrateur, non pas un prisonnier, mais un patient victime de la désinstitutionnalisation des années 1990 qui, de retour à la rue, ne trouve d’autre moyen pour sauver son âme (intertextualité qui renvoie à Luc De Larochellière) que de ce bercer doucement en se murmurant des comptines. 

Je sens que tous les chemins
Me mènent où ça va bien

Ça va bien
Même quand il pleut
Le soleil me tend la main
Ça va bien
Ça va si bien
Comme la vie me donne faim
Ça va bien

Comptine d’une infinie tristesse s’il en est une, et l’auteure du poème révèle ici tout le drame du narrateur en lui faisant opposer deux champs lexicaux: l’un qui relève de la comptine qui doit lui donner espoir, qui doit le pousser à essayer de continuer de vivre (ça va bien, soleil, tend la main, ça va si bien); l’autre qui reflète plutôt sa réalité (pleuvoir, faim).

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Comme si j’avais trouvé le chaînon
Qui me manquait
Pour aller plus loin et plus haut
Je ne me pose plus de questions
Je me laisse aller
Au courant qui mène mon radeau

La patience me donne sa rançon
Elle m’applaudit
D’une récompense bien méritée
Qui est faite de sa vision
Qui me prédit
Un monde entier à ma portée

De retour à la triste réalité du narrateur-désinstitutionnalisé-itinérant-troll -sous-un-pont, celui-ci semble, après un moment, avoir un éclair de génie et décide de se construire un radeau pour quitter son dessous de pont. La quatrième strophe nous donner pourtant quelques indices qu’il y a anguille sous roche derrière cette idée, ce « chaînon » manquant qui pourrait délivrer le narrateur. 

Et c’est là, en plein milieu de la cinquième strophe, BAM! comme ça, comme une tonne de briques, que ça nous frappe: toute la chanson et sa métaphore filée de cours d’eau, de radeaux et de prison n’est qu’une métaphore à propos… du suicide! Cette prison référée en début de poème n’est autre que la vie, qui n’a plus rien à offrir au narrateur. Le pont, lui, fait clairement référence au tunnel auquel on attribue souvent une lumière brillante, au bout, lors de la mort, c’est un passage. Le passage de la vie à la mort. La page qui se tourne prend tout son sens, on tourne la page sur cette  vie terrestre. Lorsque le narrateur affirme pouvoir aller « Plus haut et plus loin » grâce à son radeau, nous sommes en mesure de nous demander comment, puisque les radeaux voguent à l’horizontal et, plus souvent qu’autrement, ils coulent; et lorsqu’il affirme ne plus se poser de questions, le narrateur veut-il par là affirmer qu’il s’en remet à son destin? Mais quel destin? Pourquoi se « laisse-t-il aller »? Se laisser aller à quoi ? La récompense, c’est la mort, et toute cette eau qui hante la chanson, toutes ces références aqueuses pointent vers un suicide par noyade, à bord d’un radeau de de la dernière chance. La seule note d’espoir se trouve à la fin du poème, dans un vers où le narrateur s’en remet à la foi chrétienne et à l’espoir de résurrection. La chanson se termine avec un retour au refrain, cette tragique comptine, ça va bien, que nous imaginons le narrateur se répéter, frénétiquement, puis, doucement, calmement, alors que les eaux du fleuve Saint-Laurent (ah, oui, Roy nous a rappelé) l’avalent pour ne plus jamais le recracher. L’aède Kathleen frappe encore une fois avec cet hymne tragique qui rappelle la valeur de la vie tout en mettant en garde la société Québécoise contre les dangers de la désinstitutionnalisation…

REFRAIN

Embarque ma belle, Kaïn – Une analyse littéraire

Aujourd’hui, Littéraire Déchu s’attarde à un poème publié en 2005 par le  groupe ménestrels Kaïn, dans le recueil: « Nulle part ailleurs ». On s’excuse à la famille Veilleux.

Embarque ma belle, l’analyse résumée en une phrase

« Un robot à la recherche d’humanité finit par tuer sa femme et faire pousser son armée de robot sur son cadavre. »

Je suis fatigué de devoir
Fatigué d’entendre tout le monde me dire
De comment respirer
Comment j’devrais agir

Le poème commence, formellement avec des rimes informelles et entrecoupées dans une forme de deux strophes s’échangeant un ABBB CBDD – une forme certainement excentrique, à la manière du groupe Kaïn, païens de la versification qui ne sauraient s’encombrer de codes, de rimes embrassées ou de toute structure mettant en cage leur bel esprit bohème. 

La première strophe m’amorce sur un sentiment d’inquiétante étrangeté: le narrateur éprouve un inconfort avoisinant l’ennui devant l’insistance des gens autour de lui à l’informer de la meilleure façon de respirer qui est, somme toute, un acte plutôt banal. Tel un enfant, un nouveau né, le narrateur est importuné par cette tendance qu’on les autres à lui dire quoi faire et comment. La question se pose pourtant; pourquoi dirait-on à un être humain « de comment respirer », alors que c’est un acte fondamental, un réflexe qui nous vient de la naissance. L’hypothèse est avancé est plutôt que le narrateur est un robot humanoïde pour qui l’acte d’inspirer et d’expirer est un acte conscient, et dont les maîtres humains suivent chacun des mouvements dans le but de mieux l’éduquer.

kainrobopt

Si Kaïn était un robot, il serait celui-ci. À la fois de bon goût, mais immanquablement hippie.

J’ai envie de retrouver
Ce que j’étais tout ce que je voulais devenir
Retrouver la sainte paix
Juste une bonne fois pour de vrai

De notre nouvelle connaissance, c’est à dire que le narrateur est robot, nous pouvons tirer une nouvelle conclusion de la structure chaotique du poème (ABBB, CBDD), puisque celle-ci tend à refléter l’état d’esprit du robot narrateur – un état d’esprit sombre, où règles, organisation ou hiérarchie n’ont plus aucun sens. Un monde sans valeur, un monde d’anarchie et d’impulsion ou la beauté d’une bonne vieille rime embrassée ne veut plus rien dire. Une thématique de nostalgie s’empare donc de la seconde strophe où le robot exprime un thème fort de la littérature futuriste et de science-fiction: un souvenir heureux d’un passé  meilleur, passé perdu et presque oublié vers lequel seules certaines sociétés cachées peuvent encore prétendre à atteindre par la force des livres, de la nature et de la rébellion. Mais pourquoi ce robot, être de titane et d’huile, serait-il nostalgique de quelque chose qu’il n’a pas connu? Quelle est cette sainte paix à laquelle il fait référence? Se pourrait-il que le robot protagoniste hippie soit plus qu’il n’y paraisse… ?

Enweille, embarque ma belle j’t’amène n’importe où
On va bûcher du bois gueuler avec les loups ouais
Je veux jamais t’entendre dire jamais
Ma vieille Volks m’appelle viens donc faire un tour
On va faire les fous on va faire l’amour
Puis j’te jure qu’on va vivre vieux

Un champ lexical relié à la nature (bûcher, loups, bois) vient confirmer l’hypothèse citée plus haut de retour à la nature, mais le troisième vers de cette strophe centrale du poème vient ajouter une touche sinistre à un poème que l’on aurait pu croire d’amour, alors qu’il parle plutôt de rapt, d’enlèvement, de kidnapping, même. Un champ lexical affilié à ces trois termes, d’ailleurs, vient le prouver: gueuler, « jamais t’entendre dire jamais », « enweille », fous – autant d’indications que le narrateur hippie robot chaotique s’est engagé dans une pente de folie, de stupre et de fornication. Devant son impossibilité de vivre dans un monde où tous lui disent quoi dire à cause de sa différence, il kidnappe un spécimen de la race tant haïe, mais tant jalousée, pour tenter de se refaire une vie en forêt. Seul avec la nature – lui, robot, créature de métal, tentera grâce à elle, et par tous les moyens de devenir ce qu’il rêverait d’être: un humain. Renvoyant à nouveau à un thème cher de la science-fiction, le robot tentera de trouver cette humanité dans son coeur de boulon grâce à… l’amour! Mais un amour forcé, un amour qui prend racine dans le mal, l’obligation et les voitures allemandes. Le dernier vers prend la forme d’une menace: j’te jure qu’on va vivre vieux, mais à condition que tu fasses comme je te dis.

À mort la mornitude
Viens te coller dans ma solitude
On pourrait prendre la route
Jusqu’à temps qu’on trouve le boute

Mornitude c’est pas un vrai mot, Steve Veilleux.

On va se creuser un trou
Perdu quelque part au bout du monde
On aura pas d’argent
On f’ra pousser des enfants

Dernière strophe qui conclut cette sombre fable: le narrateur-robot-hippie-chaopsychotique arrive au bout de son aventure, au bout du monde, seul avec cet être humain qui, n’ayant pu suivre les aventures d’une machine n’ayant ni besoin de dormir, ni besoin de respirer, meurt au bout de ses forces. « Creuser un trou » renvoie bien évidemment au rituel funéraire tel que pratiqué par les humains depuis plus de 100 000, comme à Qafzeh en Israël, ou encore dans la grotte d’Arago à Tautavel en Pyrénées-Orientales, plus de 400 000 ans avant Jésus Christ. Pratiquant l’inhumation de cette femme qui devait lui donner son humanité, le narrateur robot ne réalise que trop tard l’ironie de son sort: voulant chercher l’amour pour devenir humain, il ne trouvera son âme terrestre, sa première émotion, qu’en pratiquant l’un des plus vieux rites de la race humaine. La mort, et non pas la vie, sera le déclencheur principal de son émotion. Dans une dualité classique Eros/Thanatos où la pulsion de mort Freudienne l’emporte dans un éternel combat pour la psyché humaine, le narrateur robot, après avoir enterré celle qu’il croyait aimer et lui avoir dit adieu, ressent la douleur de la mortalité humaine. Tel une boîte de pandore à peine ouverte se déchaîne dans son esprit une vague de sentiments plus orageux les uns que les autres: colère, amertume, rage, sentiment de trahison, d’impuissance, de vulnérabilité. Devant cet amalgame inconnu, le robot, ayant à peine gagné son humanité, plonge dans ce que celle-ci a de pire à lui offrir: c’est donc sur le cadavre encore chaud que le narrateur plante les graines de ses « enfants », des robots organiques qui se nourriront du cadavre de leur mère spirituel et deviendront la base de la plus grande menace jamais connue de l’humanité, une armée de robots avec à leur tête celui qui voudra se venger de ses créateurs, leur en voulant de lui avoir fait connaître le terrible monde de l’émotion humaine…

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Embarque ma belle ou, de la rage d’un robot qui connaît finalement l’émotion…

Crédit

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Seigneur, Kevin Parent – Une analyse littéraire

Dans le cadre de ses analyses littéraires, Littéraire Déchu s’attarde au poème Seigneur, de Kevin Parent. Nous nous excusons à la Gaspésie et aux fans de Café de Flore. 

SEIGNEUR, KEVIN PARENT, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Une réécriture personnelle d’un mythe grec tragique par l’enfant terrible de la Gaspésie… »

Seigneur Seigneur qu’est-cé qu’tu veux que j’te dise?
Y a plus rien à faire j’suis viré à l’envers
J’aimerais m’enfuir mais ma jambe est prise

Le poème « Seigneur », du poète québécois « Kevin Parent » commence tout d’abord avec une adresse directe: le narrateur, en effet, confis son désarroi à un confident qu’il appelle tout simplement Seigneur – à quel type de seigneur-t-il? La question demeure cependant vague. LE seigneur, comme dans Dieu? Ou bien peut-être le narrateur est-il un serf qui s’adresse à celui qui détient sa terre, son seigneur féodal? L’utilisation de la deuxième personne du singulier dénote une certaine familiarité, une promiscuité, peut-être, qui nous fait croire que le Seigneur en question ne peut pas être divin, puisqu’on ne s’adresserait pas au Père de Jisus de cette façon. Les deux vers suivants nous laissent croire que le narrateur-promiscuité a la jambe prise sous quelque chose de lourd, l’empêchant de s’enfuir suite à une guerre, un affrontement entre son Seigneur et un Seigneur ennemi – il nous donne d’ailleurs la clé d’interprétation: « Y’a plus rien à faire j’suis viré à l’envers. », nous imaginons donc le narrateur-serf-promiscuité-combattant pendu par la jambe à un arbre, la face dans le vide. 

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Kevin Parent, amateur de tarot? 

Seigneur Seigneur qu’est-cé qu’tu veux que j’te dise?
Son indifférence m’arrache la panse
Pis j’pense plus rien qu’à mourir

Emploi de la répétition du premier vers de la première strophe pour mettre l’accent sur le désarroi certain du narrateur – le temps n’est plus à la parole, mais bien aux actions. Quelle est cette indifférence qui tracasse tant le narrateur jusqu’à lui faire penser à la mort? Dans la situation qu’il occupe, nous pouvons être porté à croire que c’est là le dernier discours d’un homme condamné à mort qui implore justement de son Seigneur féodal ainsi que du bourreau qui l’accompagne une mort rapide, imminente, une mort méritée? Il aimerait s’enfuir de cette grande faucheuse qui l’attend (trop tôt?), mais devant l’hésitation de son Seigneur féodal, le narrateur-serf-promiscuité-combattant-condamné à mort donne son assentiment: qu’on le tue, pour en finir!

Mon rôle dans la vie n’est pas encore défini
Pourtant je m’efforce pour qu’il soit accompli
Je le sais faut tout que je recommence
Mais Seigneur j’ai pas envie

Seigneur Seigneur je l’sais tu m’l’avais dit
Respecte ton prochain réfléchis à demain
Car la patience t’apportera de belles récompenses

Le premier vers nous interpelle comme une gifle au visage lors de l’amour: mais quel pourrait être ce rôle dont parle le narrateur, puisque celui-ci s’apprête à mourir? Comment pourrait-il accomplir ce rôle en mourant? Y aurait-il anguille sous roche? Quel est cette tâche qui doit être recommencée par le narrateur? Le champ lexical composé de mots comme « rôle, défini, accompli, efforce, patience, récompense » renvoie plus ou moins à la notion de devoir, ou du moins de travail. Nous sommes donc en droit de croire que le narrateur-serf-combattant-condamné est également en mission, mais une mission qui nécessite sa mort? Une mission dont il n’a pas envie? (à sa défense, nous préférons également ne pas avoir à mourir par devoir, nous sommes littéraires, pas des soldats.) De par le lien avec le devoir, nous pouvons supposer que la « récompense » promise pourrait prendre la forme d’une petite étampe sur le coin supérieur droit du dit devoir. 

Travaille avec entrain pour soulager la faim
De la femme qui t’aime elle en a de besoin
Elle a besoin d’un homme fidèle qui sait en prendre soin

Dès la première strophe du vers précédent, le narrateur cède sa parole au Seigneur qui donne son titre au poème, c’est un discours direct durant lequel le Seigneur en question donne ses conseils au serf pendu par un pied, ce qui nous semble être crissement contre productif, mais nous ne sommes pas poète, mais bien humble littéraire déchu. Ce discours direct, donc, nous envoie pour la première fois du poème sur la piste d’une femme. La mission de narrateur protagoniste pourrait-elle être reliée à cette femme qui en a besoin?

Lucifer Lucifer t’as profité d’ma faiblesse
Pour m’faire visiter l’enfer
Mais je t’en veux pas c’est moi
Qu’a pensé que j’pourrais être chum avec toi
Mais j’m’ai ben faite avoir mon chien de Lucifer

Nous y voilà! Le narrateur reprend le contrôle de son discours pour s’adresser à celui qui l’intéresse depuis le début – LUCIFER. Le démon, le diable, le Malin, Belzébuth! Voilà. Un diable avec qui il s’est apparemment acoquiné, puisque ce dernier lui aurait fait visiter son royaume qui est celui des enfers. Nous imaginons le poète-serf-condamné-en mission se faire ami avec Lucifer en lui jouant de la musique, possiblement, tel un troubadour voulant séduire son public – pourtant, le dernier vers nous laisse croire que cette association ne se termine pas bien pour notre narrateur (tout en nous confirmant qu’il ne sait pas VRAIMENT parler français).

Et c’est là que tout le poème prend sa force, que se révèle la mission, le but, toute l’essence de cette poésie gaspésienne! Oui! Tous les éléments sont en place: qui est cet homme qui s’acoquine de Lucifer, visite les enfers, lui joue de la musique, tout ça pour une mission, motivée par la mystérieuse femme évoquée dans la strophe précédente? Oui! Le narrateur n’est nulle autre qu’Orphée, ce musicien à la lyre magique, fils d’un roi et d’une Muse, qui part à la recherche de sa femme, la Dryade Eurydice, prisonnière des enfers suite à la morsure d’un serpent. Non pas condamné à mort, l’Orphée-serf-narrateur-combattant-promiscuité-jmaibenfaiteavoir a commis le suicide sous la supervision de son Seigneur pour aller rejoindre sa douce, mais comme la légende nous le raconte, il se retourna alors qu’il ne le devait pas et Eurydice disparut à jamais. Hadès-Lucifer-Belzébuth sort gagnant de ce duel contre le protagoniste qui rentre bredouille de son voyage, tel un Dante malheureux. 

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FALLAIT PAS QUE TU TE RETOURNES, ORPHÉE, CALISSE!

Le sexe l’alcool les bars et la drogue
C’est le genre d’illusion que j’consomme
Si on est ce que l’on mange Seigneur
Tu sais ben que trop que j’serai jamais un ange

Flashforward dans un futur triste où le narrateur Orphée, seul avec sa défaite, se lance dans une course effrénée vers la déchéance (alcool, bars, drogue, illusions, consommer) – retour à l’adresse directe, aussi, au Seigneur du début du poème, figure paternelle bienveillante devant le désespoir de son serf déchu.

Mais j’veux changer de branche
Filtrer mon passé pis sortir mes vidanges
J’aimerais prendre le temps de faire la paix avec quelques souffrances
Oui j’aimerais prendre le temps de faire la paix avec quelques souffrances

La dernière strophe nous ramène à des thématiques explorées dans la seconde et la troisième – changement, besoin de recommencer (les figures de style métaphorique: « changer de branche », « sortir mes vidanges » renvoient toutes à ce besoin de faire tabula rasa pour recommencer à neuf). Mais ce retour nous fait peut-être croire que la structure du poème en étant une de « Présent/Passé/Présent » et que ce retour à un présent d’amertume n’est en fait qu’un retour à la scène de pendaison initiale. Faire la paix avec quelques souffrances devenant ainsi un euphémisme de la mort – le narrateur-orphée-cerf-joueur de cithare-pote du diable regarde avec tristesse l’échec qu’a été sa vie, et, plutôt que d’implorer pour la sauvegarde de celle-ci, voit la mort au bout de la corde comme l’occasion de ne plus vivre dans un monde où son échec le tenaille et le tenaillera jusqu’à la fin des temps, pour plutôt retourner en enfer rejoindre sa douce Eurydice, pour vivre avec elle un amour éternel et/ou être tourné sur une broche à température élevée. Tout dépend de votre conception de l’enfer.

La Chicane, Calvaire – une analyse littéraire

Aujourd’hui, Littéraire Déchu s’attaque à l’analyse littéraire d’un classique du karaoké, du répertoire Québécois et des peines d’amour: c’est Calvaire, de La Chicane, qui passe sous notre bistouri. On s’excuse aux hommes qui portent encore la queue de cheval.

CALVAIRE, LA CHICANE, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Un réparateur de machine à café saoul se prend pour Jésus. »

Encore une autre nuit amère
À’ m chercher quelque chose a faire
Ça m’ prend pas moins pour me rappeler
Qu’ hier au soir j’ me suis saoulé

Tout d’abord, structurellement, attardons-nous aux premières rimes en « air », qui, couplé au sentiment d’enfermement qui se dégage de l’oeuvre « Calvaire » dans son ensemble, peut donner l’impression au lecteur que le protagoniste a, justement, besoin d’air, et ce dès le début du poème. La première rime, « amère », renvoie également à la bière qu’a consommé le narrateur pour se saouler lors de la soirée précédente. Il est plausible de croire que celui-ci passe ses nuits à manger et boire des aliments amers, tels la bière, les endives et autres aliments amers. Nous ne connaissons malheureusement pas d’autres aliments amers. Internet nous dit que les concombres le sont. Nous sommes en fort désaccord. 

C’ T’ après midi quand j’ me suis levé
Assis devant à machine à café
Entrain de m’ réveiller le passé
C’ est là j’ ai vu qu’ t’ étais pressée

Premier vers illustrant le chaos qui fait des ravages dans la vie du protagoniste puisque celui-ci se réveille en plein milieu de l’après-midi, comme tous les gens chaotiques comme les assistés sociaux, les itinérants et les travailleurs de nuit. La seconde strophe vient par contre nous éclairer quant à la véritable occupation du protagoniste, qui est en fait réparateur de machine  à café. La strophe précédente prend alors tout son sens: le narrateur-réparateur passe des nuits blanches à tenter de vaincre son défi suprême: une machine à café qui ne veut pas être réparée. Il le fait en mangeant des endives et termine ses soirées dans la déchéance de l’alcool devant le monstre mécanique qui ne veut pas cracher la boisson amère (!), d’où les nuits amères où le narrateur ne peut goûter l’amertume du café, devant se contenter de l’amertume de sa propre vie qui est un échec.

Le vers « En train de m’réveiller le passé » n’a aucun sens. Nous l’attribuons à l’alcool.

J’ ai d’ la misère au calvaire
J’ ai du ressentiment dans l’ sang
C’ est comme la rage dans une cage
R’ tiens moé j’ me dévore le corps

Le calvaire qui donne son titre au poème renvoie bien évidemment au Calvaire, la colline du Golgotha, où le Christ a été crucifié. Le poète y fait référence pour indiquer que pour son narrateur-réparateur de machine à café, ces longues nuit à jouer dans la machinerie sont l’équivalent d’un chemin de croix métaphorique, le poème devenant une métaphore des derniers moments du Christ et la figure du café, la résurrection promise. Le poème est donc une apologie de la caféine comme étant le liquide de vie.  Le manque de café l’enrage littéralement, le force à se cannibaliser, même, devant l’incapacité de résister aux pulsions de mort qui sont habituellement calmées par le café. Tel le Christ percé par le Saint-Longinus qui voit son corps saigner de l’eau, le narrateur constate avec horreur que son sang est devenu du ressentiment. 

J’ ai besoin d’ toé pour me l’ dire
Dans mes erreurs les plus pires
J’ veux pas connaître tes rengaines
J’ veux juste que tu m’ dises que tu m’ aimes

Déclaration solennelle du narrateur: le café est cette source de bonnes décisions, cette source de savoir, de lucidité, de clarté, et dans un dernier espoir, un dernier souffle amer (endives, alcool, etc.), le narrateur se met à genoux devant la machine qui lui dit ses rengaines (i.e: ne pas fonctionner) et lui implore un amour impossible devant le bris mécanique. 

Partie sans m’ faire engueuler
J’ le sais tu m’ avais dis j’ va t’ aider
Ça fait cent fois j’ te l’ ai promis
Asteur tu me r’ garde et pis tu ris

Chu pas comme les hommes de confiance
Mais j’ ai ben le droit de prendre ma chance
Rendu au bout si chu perdu
Ça voudra dire que tu m’ aimes pu

De retour à l’après-midi froid sans café, le narrateur se retrouve devant la foule sans nom, les buveurs de café, tel un choeur grec, qui se masse autour de lui pour lui chanter à la fois son mal de vivre et sa dérive. Deux champs lexicaux s’opposent dans les strophes. Le premier, composé des mots « engueuler », « ris », « perdu », et « m’aimes pu », jumelé à l’emploi du conditionnel dans le second vers nous fait ressentir tout l’échec que doit porter sur ses épaules le protagoniste de l’histoire, alors que le champ lexical composé de « aider, « promis », « confiance », et « chance » ne fait qu’accentuer cet échec en lui accolant également un sentiment de trahison: devant la confiance qui lui avait été accordée, le narrateur-poète-réparateur de machine à café-amateur d’aliments amers ne peut que se sentir perdu, inutile, faible… un peu comme le Christ sur la croix dans un dernier moment de doute avant la résurrection. Le « rendu au bout » mentionné dans le poème fait référence à la vie, et s’il est rendu au bout de sa vie et qu’il est perdu, qu’il ne voit donc pas la lumière, le poète-réparateur-amateur d’amertume-figure christique-homme à la queue de cheval sera donc mort sans qu’il n’y ait rien de l’autre côté – « Ça voudra dire que tu m’aimes pu » renvoyant à Dieu le père et à son amour infini, amour absent, amour manquant, et comme le dit le livre: « Père manquant, fils manqué. »

Et c’est là la force de cette chanson: le lecteur aussi se sent perdu devant le manque de réponse. Le Christ réparateur trouvera-t-il son chemin? Réparera-t-il la machine à café? Retrouvera-t-il tout ce dont il a besoin pour vivre, c’est à dire cette boisson divine/amour divin? Comme le Christ, le lecteur doit faire le choix ou non d’avoir la foi. 

REFRAIN AD VITAM AETERNAM