Tourne la page, une analyse littéraire


Littéraire Déchu vous propose aujourd’hui une lecture de l’un de ses plus grands succès Karaoké lorsque vient le temps du party de Noël, c’est à dire l’ode « Tourne la page » du duo familial « René » et « Nathalie » Simard, troubadours à succès d’une époque où les cols de fourrure étaient encore très populaires chez les hommes.

Tourne la page, René et Nathalie Simard, l’analyse littéraire résumée en une phrase

« La belle relation entre un enfant pas de bras et un pilote d’avion se termine dans le drame à cause de l’alcool. »

Un oiseau d’acier raie l’horizon de la plage
Griffe les nuages avion sauvage
Il trace à la craie la dernière ligne de l’histoire
Sur tableau noir comme au revoir

Le duo de poètes chicoutimiens surprend, en 1987-1988 avec une poésie sentie, menée par une ode en quatrains intitulée « Tourne la page ». Le poème s’ouvre avec une image que nous imaginons apocalyptique, puisque le premier vers fait mention d’un « oiseau d’acier » qui raie l’horizon d’une plage – cependant, une analyse plus poussée du champ lexical en présence nous relève des mots comme « raie », « acier », griffe », « craie » et, surtout, « tableau noir » – devant ces mots, nous sommes tout de suite envahis par le sentiment d’inconfort que procure l’idée d’une griffe sur le tableau, le son discordant des ongles qui tracent une marque qui fait grincer des dents. Cette première strophe, donc, représente l’inconfort. Cette « dernière » ligne sur un « tableau noir », cependant, pourrait également être interprétée  comme une « dernière ligne » sur un « tableau noir », c’est à dire un tableau qui est noir, c’est à dire qu’il n’est pas noir par opposition à un tableau vert, mais il est noir par opposition à un tableau joyeux, comme un tableau du Caravage vis à vis un tableau Rococo.

Caravaggio_-_La_Morte_della_Vergine Fragonard,_The_Swing

Voyez par vous-même (La Morte della Virgine, Caravaggio) vs (Les hasards heureux de l’escarpolette, Fragonard)

Honnêtement, nous aurions pu faire un article complet à propos du titre « Les hasards heureux de l’escarpolette »… estie.

Une escarpolette est une balançoire, si jamais vous voulez impressionner votre rendez-vous galant de ce soir.

Un avion déchire le soir
Emporte quelque chose de moi
Un signal dans ta mémoire
Tourne la page… Tourne la page!

Un avion déchire le soir
Me laisse derrière nuit de l’absence
C’est comme un cri de désespoir
Comme le tonnerre dans le silence

Un avion déchire le soir
Emporte quelque chose de moi
Un signal dans ta mémoire
Tourne la page, tourne la page

Retour à la poésie des Simard et à cet oiseau de métal, que nous estimons vivre dans une époque lointaine de celle actuelle, puisque aujourd’hui, il serait ridicule de penser apercevoir un « oiseau de métal » dans le ciel. Dans la seconde strophe, c’est plutôt un avion qui déchire le ciel, ce qui est beaucoup plus plausible. Cependant, le narrateur semble nostalgique, ou triste, devant cet avion qui passe devant lui, comme s’il lui faisait se souvenir d’un mauvais moment, comme tend à l’indiquer le vers « Un signal dans ta mémoire » – signal déclenché par l’avion qui aurait « emporté quelque chose » du narrateur, et qui fait crier à celui-ci: « Tourne la page! Tourne la page! » Devant ce terrible cri, un cri de désespoir, même, nous sommes tentés de croire que ce qui a été « emporté » par l’avion sont les bras du narrateur qui, maintenant, sans bras, seul dans le noir, ne peut tourner les pages du livre qu’il lisait.

Ce narrateur, que nous imaginons être un enfant, se tient seul sur la piste d’atterrissage, sans bras, voulant faire des appels à l’aide pour connaître la fin de son livre, incapable d’en tourner les pages, mais, comme le dit le dicton: « pas de bras, tu peux pas saluer ben fort », alors personne ne vient à son aide. C’est alors que ça nous frappe! L’oiseau d’acier évoqué dans la première strophe pourrait-il être… l’avion? Ah! Nous somme subjugués! Nous sommes sans mot! C’est une poésie fine! C’est une poésie forte! Avion! Oiseau d’acier. Parce que les avions volent et qu’ils sont fait en acier! Ahhh là là!

Bref.

Fort de cette information, nous obtenons donc une clé de lecture supplémentaire. Cet oiseau d’acier, qui griffe les nuages, il « trace à la craie les dernières lignes de l’histoire ». Ça vous dit quelque chose? Avez-vous déjà levé les yeux au ciel pour apercevoir un avion supersonique laisser un mince fil de fumée blanche derrière lui? Voici ce à quoi nous avons à faire. Devant les appels à l’aide de cet enfant aux bras manquants (bras manquants, fils manqué), le capitaine de l’avion, habile pilote devant l’éternel, décide de tracer, dans le ciel, grâce à son engin, les dernières phrases du livre qui était lu. Dans le ciel, ses acrobaties forment un mot, puis un autre, une image , peut-être, et dans cet amalgame de ciel, d’étoiles et de fumée blanche, notre jeune narrateur connaît finalement la finale de son histoire.

C’est un vol de nuit
Où s’évanouit ton visage
Comme un mirage
Dernière image

Éventuellement, la fumée se dissipe et les personnages qu’elle faisait vivre, le Grand méchant loup, le petit Poucet, la grand-mère ou les trois petits cochons, disparaissent avec elle. Pourtant, elles ne disparaissent pas de l’esprit de l’enfant. C’est une illustration de la force de l’imagination. D’un point de vue plus formel, veuillez noter la présence de trois rimes riches, ce qui est assez rare dans les textes analysés par Littéraire Déchu. Festoyez visuellement, ça n’arrivera pas souvent.

Là-haut tu t’endors
Le coeur au bord des étoiles
Douce et fatale et moi j’ai mal

REVIREMENT DE SITUATION! Le pilote, possiblement saoul (notons qu’il a tout de même décollé alors qu’il y avait un enfant sur la piste pour ensuite faire des figures aériennes avec son engin), s’endort aux commandes de son appareil. Le vers « le coeur au bord des étoiles » étant un euphémisme représentant un arrêt cardiaque. Le dernier vers s’achève sur un autre euphémisme composé des mots « Et moi j’ai mal », une diminution littéraire évidente de la douleur d’un enfant qui reçoit un Cessna dans la trachée. 

Publicités