Embarque ma belle, Kaïn – Une analyse littéraire

Aujourd’hui, Littéraire Déchu s’attarde à un poème publié en 2005 par le  groupe ménestrels Kaïn, dans le recueil: « Nulle part ailleurs ». On s’excuse à la famille Veilleux.

Embarque ma belle, l’analyse résumée en une phrase

« Un robot à la recherche d’humanité finit par tuer sa femme et faire pousser son armée de robot sur son cadavre. »

Je suis fatigué de devoir
Fatigué d’entendre tout le monde me dire
De comment respirer
Comment j’devrais agir

Le poème commence, formellement avec des rimes informelles et entrecoupées dans une forme de deux strophes s’échangeant un ABBB CBDD – une forme certainement excentrique, à la manière du groupe Kaïn, païens de la versification qui ne sauraient s’encombrer de codes, de rimes embrassées ou de toute structure mettant en cage leur bel esprit bohème. 

La première strophe m’amorce sur un sentiment d’inquiétante étrangeté: le narrateur éprouve un inconfort avoisinant l’ennui devant l’insistance des gens autour de lui à l’informer de la meilleure façon de respirer qui est, somme toute, un acte plutôt banal. Tel un enfant, un nouveau né, le narrateur est importuné par cette tendance qu’on les autres à lui dire quoi faire et comment. La question se pose pourtant; pourquoi dirait-on à un être humain « de comment respirer », alors que c’est un acte fondamental, un réflexe qui nous vient de la naissance. L’hypothèse est avancé est plutôt que le narrateur est un robot humanoïde pour qui l’acte d’inspirer et d’expirer est un acte conscient, et dont les maîtres humains suivent chacun des mouvements dans le but de mieux l’éduquer.

kainrobopt

Si Kaïn était un robot, il serait celui-ci. À la fois de bon goût, mais immanquablement hippie.

J’ai envie de retrouver
Ce que j’étais tout ce que je voulais devenir
Retrouver la sainte paix
Juste une bonne fois pour de vrai

De notre nouvelle connaissance, c’est à dire que le narrateur est robot, nous pouvons tirer une nouvelle conclusion de la structure chaotique du poème (ABBB, CBDD), puisque celle-ci tend à refléter l’état d’esprit du robot narrateur – un état d’esprit sombre, où règles, organisation ou hiérarchie n’ont plus aucun sens. Un monde sans valeur, un monde d’anarchie et d’impulsion ou la beauté d’une bonne vieille rime embrassée ne veut plus rien dire. Une thématique de nostalgie s’empare donc de la seconde strophe où le robot exprime un thème fort de la littérature futuriste et de science-fiction: un souvenir heureux d’un passé  meilleur, passé perdu et presque oublié vers lequel seules certaines sociétés cachées peuvent encore prétendre à atteindre par la force des livres, de la nature et de la rébellion. Mais pourquoi ce robot, être de titane et d’huile, serait-il nostalgique de quelque chose qu’il n’a pas connu? Quelle est cette sainte paix à laquelle il fait référence? Se pourrait-il que le robot protagoniste hippie soit plus qu’il n’y paraisse… ?

Enweille, embarque ma belle j’t’amène n’importe où
On va bûcher du bois gueuler avec les loups ouais
Je veux jamais t’entendre dire jamais
Ma vieille Volks m’appelle viens donc faire un tour
On va faire les fous on va faire l’amour
Puis j’te jure qu’on va vivre vieux

Un champ lexical relié à la nature (bûcher, loups, bois) vient confirmer l’hypothèse citée plus haut de retour à la nature, mais le troisième vers de cette strophe centrale du poème vient ajouter une touche sinistre à un poème que l’on aurait pu croire d’amour, alors qu’il parle plutôt de rapt, d’enlèvement, de kidnapping, même. Un champ lexical affilié à ces trois termes, d’ailleurs, vient le prouver: gueuler, « jamais t’entendre dire jamais », « enweille », fous – autant d’indications que le narrateur hippie robot chaotique s’est engagé dans une pente de folie, de stupre et de fornication. Devant son impossibilité de vivre dans un monde où tous lui disent quoi dire à cause de sa différence, il kidnappe un spécimen de la race tant haïe, mais tant jalousée, pour tenter de se refaire une vie en forêt. Seul avec la nature – lui, robot, créature de métal, tentera grâce à elle, et par tous les moyens de devenir ce qu’il rêverait d’être: un humain. Renvoyant à nouveau à un thème cher de la science-fiction, le robot tentera de trouver cette humanité dans son coeur de boulon grâce à… l’amour! Mais un amour forcé, un amour qui prend racine dans le mal, l’obligation et les voitures allemandes. Le dernier vers prend la forme d’une menace: j’te jure qu’on va vivre vieux, mais à condition que tu fasses comme je te dis.

À mort la mornitude
Viens te coller dans ma solitude
On pourrait prendre la route
Jusqu’à temps qu’on trouve le boute

Mornitude c’est pas un vrai mot, Steve Veilleux.

On va se creuser un trou
Perdu quelque part au bout du monde
On aura pas d’argent
On f’ra pousser des enfants

Dernière strophe qui conclut cette sombre fable: le narrateur-robot-hippie-chaopsychotique arrive au bout de son aventure, au bout du monde, seul avec cet être humain qui, n’ayant pu suivre les aventures d’une machine n’ayant ni besoin de dormir, ni besoin de respirer, meurt au bout de ses forces. « Creuser un trou » renvoie bien évidemment au rituel funéraire tel que pratiqué par les humains depuis plus de 100 000, comme à Qafzeh en Israël, ou encore dans la grotte d’Arago à Tautavel en Pyrénées-Orientales, plus de 400 000 ans avant Jésus Christ. Pratiquant l’inhumation de cette femme qui devait lui donner son humanité, le narrateur robot ne réalise que trop tard l’ironie de son sort: voulant chercher l’amour pour devenir humain, il ne trouvera son âme terrestre, sa première émotion, qu’en pratiquant l’un des plus vieux rites de la race humaine. La mort, et non pas la vie, sera le déclencheur principal de son émotion. Dans une dualité classique Eros/Thanatos où la pulsion de mort Freudienne l’emporte dans un éternel combat pour la psyché humaine, le narrateur robot, après avoir enterré celle qu’il croyait aimer et lui avoir dit adieu, ressent la douleur de la mortalité humaine. Tel une boîte de pandore à peine ouverte se déchaîne dans son esprit une vague de sentiments plus orageux les uns que les autres: colère, amertume, rage, sentiment de trahison, d’impuissance, de vulnérabilité. Devant cet amalgame inconnu, le robot, ayant à peine gagné son humanité, plonge dans ce que celle-ci a de pire à lui offrir: c’est donc sur le cadavre encore chaud que le narrateur plante les graines de ses « enfants », des robots organiques qui se nourriront du cadavre de leur mère spirituel et deviendront la base de la plus grande menace jamais connue de l’humanité, une armée de robots avec à leur tête celui qui voudra se venger de ses créateurs, leur en voulant de lui avoir fait connaître le terrible monde de l’émotion humaine…

il_fullxfull.144343172

Embarque ma belle ou, de la rage d’un robot qui connaît finalement l’émotion…

Crédit

REFRAIN X2

 

Publicités

Une réflexion sur “Embarque ma belle, Kaïn – Une analyse littéraire

Si vous avez quelque chose à rajouter...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s