Seigneur, Kevin Parent – Une analyse littéraire

Dans le cadre de ses analyses littéraires, Littéraire Déchu s’attarde au poème Seigneur, de Kevin Parent. Nous nous excusons à la Gaspésie et aux fans de Café de Flore. 

SEIGNEUR, KEVIN PARENT, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Une réécriture personnelle d’un mythe grec tragique par l’enfant terrible de la Gaspésie… »

Seigneur Seigneur qu’est-cé qu’tu veux que j’te dise?
Y a plus rien à faire j’suis viré à l’envers
J’aimerais m’enfuir mais ma jambe est prise

Le poème « Seigneur », du poète québécois « Kevin Parent » commence tout d’abord avec une adresse directe: le narrateur, en effet, confis son désarroi à un confident qu’il appelle tout simplement Seigneur – à quel type de seigneur-t-il? La question demeure cependant vague. LE seigneur, comme dans Dieu? Ou bien peut-être le narrateur est-il un serf qui s’adresse à celui qui détient sa terre, son seigneur féodal? L’utilisation de la deuxième personne du singulier dénote une certaine familiarité, une promiscuité, peut-être, qui nous fait croire que le Seigneur en question ne peut pas être divin, puisqu’on ne s’adresserait pas au Père de Jisus de cette façon. Les deux vers suivants nous laissent croire que le narrateur-promiscuité a la jambe prise sous quelque chose de lourd, l’empêchant de s’enfuir suite à une guerre, un affrontement entre son Seigneur et un Seigneur ennemi – il nous donne d’ailleurs la clé d’interprétation: « Y’a plus rien à faire j’suis viré à l’envers. », nous imaginons donc le narrateur-serf-promiscuité-combattant pendu par la jambe à un arbre, la face dans le vide. 

marseille-tarot-pendu

Kevin Parent, amateur de tarot? 

Seigneur Seigneur qu’est-cé qu’tu veux que j’te dise?
Son indifférence m’arrache la panse
Pis j’pense plus rien qu’à mourir

Emploi de la répétition du premier vers de la première strophe pour mettre l’accent sur le désarroi certain du narrateur – le temps n’est plus à la parole, mais bien aux actions. Quelle est cette indifférence qui tracasse tant le narrateur jusqu’à lui faire penser à la mort? Dans la situation qu’il occupe, nous pouvons être porté à croire que c’est là le dernier discours d’un homme condamné à mort qui implore justement de son Seigneur féodal ainsi que du bourreau qui l’accompagne une mort rapide, imminente, une mort méritée? Il aimerait s’enfuir de cette grande faucheuse qui l’attend (trop tôt?), mais devant l’hésitation de son Seigneur féodal, le narrateur-serf-promiscuité-combattant-condamné à mort donne son assentiment: qu’on le tue, pour en finir!

Mon rôle dans la vie n’est pas encore défini
Pourtant je m’efforce pour qu’il soit accompli
Je le sais faut tout que je recommence
Mais Seigneur j’ai pas envie

Seigneur Seigneur je l’sais tu m’l’avais dit
Respecte ton prochain réfléchis à demain
Car la patience t’apportera de belles récompenses

Le premier vers nous interpelle comme une gifle au visage lors de l’amour: mais quel pourrait être ce rôle dont parle le narrateur, puisque celui-ci s’apprête à mourir? Comment pourrait-il accomplir ce rôle en mourant? Y aurait-il anguille sous roche? Quel est cette tâche qui doit être recommencée par le narrateur? Le champ lexical composé de mots comme « rôle, défini, accompli, efforce, patience, récompense » renvoie plus ou moins à la notion de devoir, ou du moins de travail. Nous sommes donc en droit de croire que le narrateur-serf-combattant-condamné est également en mission, mais une mission qui nécessite sa mort? Une mission dont il n’a pas envie? (à sa défense, nous préférons également ne pas avoir à mourir par devoir, nous sommes littéraires, pas des soldats.) De par le lien avec le devoir, nous pouvons supposer que la « récompense » promise pourrait prendre la forme d’une petite étampe sur le coin supérieur droit du dit devoir. 

Travaille avec entrain pour soulager la faim
De la femme qui t’aime elle en a de besoin
Elle a besoin d’un homme fidèle qui sait en prendre soin

Dès la première strophe du vers précédent, le narrateur cède sa parole au Seigneur qui donne son titre au poème, c’est un discours direct durant lequel le Seigneur en question donne ses conseils au serf pendu par un pied, ce qui nous semble être crissement contre productif, mais nous ne sommes pas poète, mais bien humble littéraire déchu. Ce discours direct, donc, nous envoie pour la première fois du poème sur la piste d’une femme. La mission de narrateur protagoniste pourrait-elle être reliée à cette femme qui en a besoin?

Lucifer Lucifer t’as profité d’ma faiblesse
Pour m’faire visiter l’enfer
Mais je t’en veux pas c’est moi
Qu’a pensé que j’pourrais être chum avec toi
Mais j’m’ai ben faite avoir mon chien de Lucifer

Nous y voilà! Le narrateur reprend le contrôle de son discours pour s’adresser à celui qui l’intéresse depuis le début – LUCIFER. Le démon, le diable, le Malin, Belzébuth! Voilà. Un diable avec qui il s’est apparemment acoquiné, puisque ce dernier lui aurait fait visiter son royaume qui est celui des enfers. Nous imaginons le poète-serf-condamné-en mission se faire ami avec Lucifer en lui jouant de la musique, possiblement, tel un troubadour voulant séduire son public – pourtant, le dernier vers nous laisse croire que cette association ne se termine pas bien pour notre narrateur (tout en nous confirmant qu’il ne sait pas VRAIMENT parler français).

Et c’est là que tout le poème prend sa force, que se révèle la mission, le but, toute l’essence de cette poésie gaspésienne! Oui! Tous les éléments sont en place: qui est cet homme qui s’acoquine de Lucifer, visite les enfers, lui joue de la musique, tout ça pour une mission, motivée par la mystérieuse femme évoquée dans la strophe précédente? Oui! Le narrateur n’est nulle autre qu’Orphée, ce musicien à la lyre magique, fils d’un roi et d’une Muse, qui part à la recherche de sa femme, la Dryade Eurydice, prisonnière des enfers suite à la morsure d’un serpent. Non pas condamné à mort, l’Orphée-serf-narrateur-combattant-promiscuité-jmaibenfaiteavoir a commis le suicide sous la supervision de son Seigneur pour aller rejoindre sa douce, mais comme la légende nous le raconte, il se retourna alors qu’il ne le devait pas et Eurydice disparut à jamais. Hadès-Lucifer-Belzébuth sort gagnant de ce duel contre le protagoniste qui rentre bredouille de son voyage, tel un Dante malheureux. 

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FALLAIT PAS QUE TU TE RETOURNES, ORPHÉE, CALISSE!

Le sexe l’alcool les bars et la drogue
C’est le genre d’illusion que j’consomme
Si on est ce que l’on mange Seigneur
Tu sais ben que trop que j’serai jamais un ange

Flashforward dans un futur triste où le narrateur Orphée, seul avec sa défaite, se lance dans une course effrénée vers la déchéance (alcool, bars, drogue, illusions, consommer) – retour à l’adresse directe, aussi, au Seigneur du début du poème, figure paternelle bienveillante devant le désespoir de son serf déchu.

Mais j’veux changer de branche
Filtrer mon passé pis sortir mes vidanges
J’aimerais prendre le temps de faire la paix avec quelques souffrances
Oui j’aimerais prendre le temps de faire la paix avec quelques souffrances

La dernière strophe nous ramène à des thématiques explorées dans la seconde et la troisième – changement, besoin de recommencer (les figures de style métaphorique: « changer de branche », « sortir mes vidanges » renvoient toutes à ce besoin de faire tabula rasa pour recommencer à neuf). Mais ce retour nous fait peut-être croire que la structure du poème en étant une de « Présent/Passé/Présent » et que ce retour à un présent d’amertume n’est en fait qu’un retour à la scène de pendaison initiale. Faire la paix avec quelques souffrances devenant ainsi un euphémisme de la mort – le narrateur-orphée-cerf-joueur de cithare-pote du diable regarde avec tristesse l’échec qu’a été sa vie, et, plutôt que d’implorer pour la sauvegarde de celle-ci, voit la mort au bout de la corde comme l’occasion de ne plus vivre dans un monde où son échec le tenaille et le tenaillera jusqu’à la fin des temps, pour plutôt retourner en enfer rejoindre sa douce Eurydice, pour vivre avec elle un amour éternel et/ou être tourné sur une broche à température élevée. Tout dépend de votre conception de l’enfer.

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2 réflexions sur “Seigneur, Kevin Parent – Une analyse littéraire

  1. Pingback: J’ai vu maman embrasser le père Noël: Adultère et nazisme | Littéraire Déchu

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