La Chicane, Calvaire – une analyse littéraire

Aujourd’hui, Littéraire Déchu s’attaque à l’analyse littéraire d’un classique du karaoké, du répertoire Québécois et des peines d’amour: c’est Calvaire, de La Chicane, qui passe sous notre bistouri. On s’excuse aux hommes qui portent encore la queue de cheval.

CALVAIRE, LA CHICANE, L’ANALYSE RÉSUMÉE EN UNE PHRASE

« Un réparateur de machine à café saoul se prend pour Jésus. »

Encore une autre nuit amère
À’ m chercher quelque chose a faire
Ça m’ prend pas moins pour me rappeler
Qu’ hier au soir j’ me suis saoulé

Tout d’abord, structurellement, attardons-nous aux premières rimes en « air », qui, couplé au sentiment d’enfermement qui se dégage de l’oeuvre « Calvaire » dans son ensemble, peut donner l’impression au lecteur que le protagoniste a, justement, besoin d’air, et ce dès le début du poème. La première rime, « amère », renvoie également à la bière qu’a consommé le narrateur pour se saouler lors de la soirée précédente. Il est plausible de croire que celui-ci passe ses nuits à manger et boire des aliments amers, tels la bière, les endives et autres aliments amers. Nous ne connaissons malheureusement pas d’autres aliments amers. Internet nous dit que les concombres le sont. Nous sommes en fort désaccord. 

C’ T’ après midi quand j’ me suis levé
Assis devant à machine à café
Entrain de m’ réveiller le passé
C’ est là j’ ai vu qu’ t’ étais pressée

Premier vers illustrant le chaos qui fait des ravages dans la vie du protagoniste puisque celui-ci se réveille en plein milieu de l’après-midi, comme tous les gens chaotiques comme les assistés sociaux, les itinérants et les travailleurs de nuit. La seconde strophe vient par contre nous éclairer quant à la véritable occupation du protagoniste, qui est en fait réparateur de machine  à café. La strophe précédente prend alors tout son sens: le narrateur-réparateur passe des nuits blanches à tenter de vaincre son défi suprême: une machine à café qui ne veut pas être réparée. Il le fait en mangeant des endives et termine ses soirées dans la déchéance de l’alcool devant le monstre mécanique qui ne veut pas cracher la boisson amère (!), d’où les nuits amères où le narrateur ne peut goûter l’amertume du café, devant se contenter de l’amertume de sa propre vie qui est un échec.

Le vers « En train de m’réveiller le passé » n’a aucun sens. Nous l’attribuons à l’alcool.

J’ ai d’ la misère au calvaire
J’ ai du ressentiment dans l’ sang
C’ est comme la rage dans une cage
R’ tiens moé j’ me dévore le corps

Le calvaire qui donne son titre au poème renvoie bien évidemment au Calvaire, la colline du Golgotha, où le Christ a été crucifié. Le poète y fait référence pour indiquer que pour son narrateur-réparateur de machine à café, ces longues nuit à jouer dans la machinerie sont l’équivalent d’un chemin de croix métaphorique, le poème devenant une métaphore des derniers moments du Christ et la figure du café, la résurrection promise. Le poème est donc une apologie de la caféine comme étant le liquide de vie.  Le manque de café l’enrage littéralement, le force à se cannibaliser, même, devant l’incapacité de résister aux pulsions de mort qui sont habituellement calmées par le café. Tel le Christ percé par le Saint-Longinus qui voit son corps saigner de l’eau, le narrateur constate avec horreur que son sang est devenu du ressentiment. 

J’ ai besoin d’ toé pour me l’ dire
Dans mes erreurs les plus pires
J’ veux pas connaître tes rengaines
J’ veux juste que tu m’ dises que tu m’ aimes

Déclaration solennelle du narrateur: le café est cette source de bonnes décisions, cette source de savoir, de lucidité, de clarté, et dans un dernier espoir, un dernier souffle amer (endives, alcool, etc.), le narrateur se met à genoux devant la machine qui lui dit ses rengaines (i.e: ne pas fonctionner) et lui implore un amour impossible devant le bris mécanique. 

Partie sans m’ faire engueuler
J’ le sais tu m’ avais dis j’ va t’ aider
Ça fait cent fois j’ te l’ ai promis
Asteur tu me r’ garde et pis tu ris

Chu pas comme les hommes de confiance
Mais j’ ai ben le droit de prendre ma chance
Rendu au bout si chu perdu
Ça voudra dire que tu m’ aimes pu

De retour à l’après-midi froid sans café, le narrateur se retrouve devant la foule sans nom, les buveurs de café, tel un choeur grec, qui se masse autour de lui pour lui chanter à la fois son mal de vivre et sa dérive. Deux champs lexicaux s’opposent dans les strophes. Le premier, composé des mots « engueuler », « ris », « perdu », et « m’aimes pu », jumelé à l’emploi du conditionnel dans le second vers nous fait ressentir tout l’échec que doit porter sur ses épaules le protagoniste de l’histoire, alors que le champ lexical composé de « aider, « promis », « confiance », et « chance » ne fait qu’accentuer cet échec en lui accolant également un sentiment de trahison: devant la confiance qui lui avait été accordée, le narrateur-poète-réparateur de machine à café-amateur d’aliments amers ne peut que se sentir perdu, inutile, faible… un peu comme le Christ sur la croix dans un dernier moment de doute avant la résurrection. Le « rendu au bout » mentionné dans le poème fait référence à la vie, et s’il est rendu au bout de sa vie et qu’il est perdu, qu’il ne voit donc pas la lumière, le poète-réparateur-amateur d’amertume-figure christique-homme à la queue de cheval sera donc mort sans qu’il n’y ait rien de l’autre côté – « Ça voudra dire que tu m’aimes pu » renvoyant à Dieu le père et à son amour infini, amour absent, amour manquant, et comme le dit le livre: « Père manquant, fils manqué. »

Et c’est là la force de cette chanson: le lecteur aussi se sent perdu devant le manque de réponse. Le Christ réparateur trouvera-t-il son chemin? Réparera-t-il la machine à café? Retrouvera-t-il tout ce dont il a besoin pour vivre, c’est à dire cette boisson divine/amour divin? Comme le Christ, le lecteur doit faire le choix ou non d’avoir la foi. 

REFRAIN AD VITAM AETERNAM

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3 réflexions sur “La Chicane, Calvaire – une analyse littéraire

  1. Belle analyse. Pourriez vous aussi analyser « entre l’ombre et la lumière » de Marie Carmen, qui est, je le répète souvent mais personne n’est prêt à l’entendre, un cri du coeur d’une dépendante aux gâteaux Demi-lune de Vachon?

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  2. Vous pourriez aussi vous attarder à la chanson « corridor  » de Laurence Jalbert , qui selon mon analyse est l’histoire déchirante d’une crotte qui quite le doux confort du corp de l’être aimé.

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