Éric Lapointe, Brume de ta bouche: Une analyse littéraire

Aujourd’hui, Littéraire Déchu vous gâte avec un classique qui avait déjà été abordé, sous un angle plus particulièrement visuel, par La Fille et HelL de La Diagonale

LES BRUMES DE TA BOUCHE*

Celui qui a voulu voir le bout de sa vie
Celui qui a connu la chaleur de ton lit

Cette strophe commence en introduisant le personnage principal du poème, qui, on peut le croire, est quelqu’un qui a essayé de se suicider puisqu’il a voulu voir « le bout de sa vie », qui est, en quelque sorte, une métaphore pour la mort. Le vers suivant, qui lui est uni par la rime (On parle ici d’une strophe AA-BB-CC) laisse croire que le personnage aurait pu tenter de s’enlever la vie dans un lit, probablement en gardant ses couvertes sur sa tête après une flatulence. 

Celui qui a touché le ciel de tes cheveux
Ne sait plus oublier même en fermant les yeux
Apres avoir été le plus grand le plus fort
Celui qui t’a aimé peut-il aimer encore?

Le ciel des cheveux du vers suivant renvoie à une figure angélique, une figure céleste (le ciel = le cheveu). Le personnage, ne sachant plus oublier ce cheveu divin, réalise toute la faiblesse qui l’habite en réalisant que son amour du cheveu d’ange (à ne pas confondre avec le spaghetti) ne sera jamais égalé. Le plus grand, le plus fort, c’est l’amour, et celui-ci est impossible après avoir été si intense. Il est ainsi révélé que le personnage principal est un coiffeur à la recherche du cheveu impossible. La thématique divine nous laisse entendre qu’il coiffait Jésus, ceci l’a déprimé et il a essayé de se suicider dans un lit. Ce coiffeur divin et déchu est nul autre que Lucifer.

(Refrain)

Que les morveux se mouchent
que les autres se touchent

Éric Lapointe explore ici la dichotomie principale de toute vie terrestre: il y a d’un côté les malades qui morvent, ceux qui sont rongés par la mort, de l’autre, les vivants, et leur pulsion de vie qui les poussent à se toucher. À l’instar d’Eros/Thanatos, Roméo/Juliette ou Satan/Dieu, le poète ici instaure une grande dualité fondatrice: morve/viendu, c’est le combat des fluides. 

Les brumes de ta bouche
seront toujours mouillées

On demeure dans les fluides, mais on n’est pas certain de savoir lequel qu’on veut qu’il gagne, dans le combat des fluides, finalement.

Que le diable et sa fourche
à l’ombre se couchent

Ces deux vers renvoient explicitement au Lucifer-coiffeur du début, à la recherche du cheveu parfait. La triple rime en « ouche » renvoie, tant qu’à elle, dans la forme, au son « woosh », un son qui n’est pas sans rappeler le son du vent dans les prés, sur les collines, le « woosh » d’une bicyclette qui vous frôle à toute allure, mais, surtout, le « woosh » de Lucifer qui tombe du ciel pour aller couper les cheveux des hommes. À noter le double-sens du mot fourche, qui, d’un côté, est l’arme du Diable, de l’autre, est sa crotch, son pénis, l’ultime tentation. Mais la question demeure: est-ce que le diable se mouche ou se touche? 

Dans les brumes de ta bouche
je me suis réveillé…

je me suis reveillé…

Ça devait être awkward.

Celui qui a mangé de ton fruit défendu
Ne veut plus partager son paradis perdu

Passage qui renvoie évidemment au paradis qu’ont perdu Adam et Ève en croquant dans la pomme de connaissance qui leur était tendue par nul autre qu’un Lucifer coiffeur. Une traduction d’une version de la bible datant de 230 après Jésus Christ parle plutôt de cunnilingus lors de ce passage classique. Le poète, en l’occurrence Éric Lapointe, révèle ce savoir et son érudition en matière de christianisme. 

origine

Ou ben il est juste ben fan de Courbet

Tous ceux qui ont vécut tout nu sur tes rivages

Ne sont pas revenus de leur dernier voyage

Celui qui a dormi une nuit sur tes plages

Aura toujours envie de l’eau de ton coquillage

Depuis le début du poème, le narrateur fait référence à une mystérieuse deuxième personne du singulier qui hante le poème. Qui est ce « tu » dont les rivages aurait profité à une panoplie de personnages nus? C’est un « tu » qui donne soif, mais un « tu » qui ne pardonne pas, un « tu » qui donne soif, un « tu » dont on ne revient pas. Le personnage-Lucifer-coiffeur-chercheur d’amour les yeux fermés pourrait-il être à la recherche de cette passion si forte qu’elle pousse des gens à se promener tout nu et à ne jamais revenir? Ceux-ci, buvant leur eau à même un coquillage, ne sont pas sans rappeler le vieux Diogène de Synope qui buvait l’eau des fontaines à même son écuelle, nu dans son tonneau. Cette plage pleine de nudistes est donc une comparaison à Athènes, la Grèce Antique et la philosophie grecque, mais à la fois plus cynique tout en étant un havre de paix pour les amateurs de courants d’air. 

(Refrain)

Tous ceux qui ont goutté le champagne de ton corps
n’ont jamais dessaoulé
Tous ceux qui ont nagé vers ton île au trésors se sont noyés

C’est ici que se dévoile la clé de l’intrigue, puisque le « tu » se voit attribué un corps, alors qu’il n’était alors qu’un « rivage » aux « plages » parsemées de nudiste. Ce « tu » posséderait même une île au trésor qui serait la cause de plusieurs noyades. Cette strophe renvoie évidemment un mythe d’Ulysse et des sirènes: c’est logique – qui dit sirène dit coquillages, dit paradis perdu, dit fruit défendu, mais qui plus est, quelle est la sirène aux cheveux si soyeux qu’elle pourrait faire tomber un ange des cieux grâce à sa chevelure de feu, le feu étant l’emblème même de l’enfer et symbole ultime de Lucifer? Qui donc pourrait séduire si loin un coiffeur et l’arracher de la ponytail du Christ, une ponytail qui sent probablement les arc-en-ciel et les chatons? Qui est cette sirène, fille de Triton, qui respire de la brume et pourrait, avec sa beauté, rivaliser avec le fils de Dieu et lui voler son ange le plus puissant? Oui, vous l’aurez deviné…

Fairy-Tale-Fantasies-J-Scott-Campbell-Little-Mermaid

Yup. Arielle la sirène porn.**

La chanson « Les Brumes de ta bouche » se révèle donc être cette impossible histoire d’amour entre une sirène qui tue les hommes qui tentent de la trouver et un ange déchu qui se jette en bas de son nuage pour la posséder, mais qui préfère, à l’instar des hommes qu’il méprise maintenant, se noyer et retourner en enfer lorsqu’il réalise que les sirènes n’ont pas de vaginalité, malgré tous les efforts du monde moderne pour en faire un objet de fétichisme sexuel.

*Paroles trouvées sur http://www.parolesmania.com – fautes d’orthographes comprises
** Prière de ne pas associer La Petite Sirène et L’Origine du monde, ça pourrait grandement ruiner votre enfance.
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4 réflexions sur “Éric Lapointe, Brume de ta bouche: Une analyse littéraire

  1. J’aimerais noter une intéressante référence baudelairienne dans le « ciel de tes cheveux », que je propose de rattacher à « Un hémisphère dans une chevelure » du Spleen de Paris, ce qui ferait sens également par rapport au lexical marin. Eric Lapointe, néo-symboliste à son insu ?

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